Bûchers en Syrie, bûchers en Amérique. Barbarie en Orient, civilisation en Occident

Mon commentaire après cet article riche de sens.

Ceci est le corps calciné de Jesse Washington et des hommes blancs de Waco – pas Daesh – l’ont brûlé vif

par Bill Moyers, Raw Story (USA) 7 février 2015 traduit de l’anglais par Djazaïri

Ils l’ont fait brûler vif dans une cage de fer, et tandis qu’il criait et se tordait dans les affres de l’enfer, sa mort pour eux n’était qu’un jeu.

Le bûcher et la cage de fer où était enfermé Jesse Washington

Le bûcher et la cage de fer où était enfermé Jesse Washington

Après avoir écouté les bulletins d’information l’un après l’autre condamner à juste titre l’assassinat barbare de ce pilote de l’armée de l’air jordanienne tombé entre la mains sanglantes de l’EIIL, je ne pouvais trouver le sommeil. Mon esprit s’évertuait à ressasser le passé pour essayer de retrouver une photo dont je me souvenais vaguement et que j’avais vue il y a longtemps de cela dans les archives d’une bibliothèque universitaire au Texas.

Soudain, vers deux heurs du matin, l’image s’est reformée dans mon cerveau. Je suis descendu pour aller à mon ordinateur et j’ai tapé les mots clefs : « Waco, Texasn Lynchage. »

Effectivement, elle était là : le cadavre carbonisé d’un jeune homme noir attaché à un arbre au tronc boursouflé au cœur de la Bible Belt du Texas. Non loin du corps brûlé, on peut voir de jeunes hommes blancs souriants et satisfaits, dans un état apparent de jubilation à être assis aux premières loges d’un carnaval de mort. L’un d’entre eux avait envoyé une photo comme carte postale à la maison : « C’est le barbecue qu’on a fait la nuit dernière. Je suis à gauche sur la photo avec la marque de la croix. Votre fils, Joe. »

La victime se nommait Jesse Washington. C’était en 1916, l’Amérique allait bientôt entrer en guerre en Europe « pour rendre le monde plus sûr pour la démocratie. » Mon père avait 12 ans, ma mère 8. Je suis né 18 ans après, à une époque, comme je devais l’apprendre, où les Blancs du coin parlaient encore de l’exécution de Washington comme si elle avait eu lieu la veille. Ce n’était pas l’Europe médiévale. Pas l’Inquisition. Pas un hérétique envoyé au bûcher par une autorité ecclésiastique dans l’Ancien Monde. C’était au Texas, et les hommes blancs sur la photo étaient des fermiers, des ouvriers, des commerçants, certains d’entre eux étant des membres respectables des églises locales à Waco et ses environs.

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Voici la photo. Regardez bien le corps raidi de Washington attaché à l’arbre. Il avait été condamné à mort pour le meurtre d’une femme blanche. Aucun témoins n’avais vu le crime ; il aurait avoué mais la véracité des allégations n’a jamais été vérifiée. Le grand jury n’avait mis que quelques minutes pour rendre un verdict de culpabilité, mais il n’y eut ni appel, ni réexamen, pas de prison [en attendant l’exécution de la sentence, NdT]. Au lieu de tout ça, la foule présente à l’audience le traîna dehors, le plaqua au sol et lui coupa les testicules. Un bûcher fut rapidement installé et mis à feu. Deux heures durant, Jesse Washington – vivant – fut levé et abaissé au-desus des flammes. Encore, encore et encore. Les officiels de la ville et la police se tenaient là, approbateurs. Selon certaines estimations, la foule grossit jusqu’à atteindre 15 000 personnes. On se moquait, on applaudissait et on riait. Les journalistes avaient rapporté entendre des « cris de joie. »

Quand les flammes s’éteignirent, le corps de Washington fut taillé en pièces qui furent vendues comme souvenirs. La fête était finie.

Bien des années plus tard, alors jeune homme, je m’étais rendu à l’université Baylor de Waco, souvent considérée comme le Vatican baptiste du Texas. On m’y avait proposé un poste d’enseignement. Je m’étais assis un moment à la bibliothèque Armstrong Browning de la faculté, une des plus belles des Etats Unis qui contient non seulement les oeuvres de Robert et Elizabeth Barrett Browning, les fameux poètes victoriens, mais aussi des vitraux, des colonnes de marbre et des plafonds élégants qui rappellent l’intérieur somptueux de la bibliothèque Laurentienne construite par Michel-Ange à Florence.

Assis là, je trouvais difficile de concilier la beauté et la quiétude de ce sanctuaire avec la photo que m’avait montré auparavant un homme nommé Harry Provence, responsable de la publication du journal local. En la voyant, je réalisais qu’au moment où le jeune Jesse Washington était soumis à la torture, des étudiants du même âge que lui, certains se préparant à une carrière ecclésiastique, venaient juste de terminer leur semestre de printemps. En 1905, quand un autre homme noir fut lynché à Waco, le président de l’université Baylor prit la tête du mouvement contre le lynchage. Mais d’horribles souvenirs continuaient à diviser la ville.

Jesse Washington n’était qu’un cas parmi d’autres d’hommes noirs qui connurent une mort horrible des mains d’escadrons de la morts blancs. Entre 1882 et 1968 – 1968 ! – il y a eu 4 743 cas répertoriés de lynchage aux Etats Unis. Environ le quart des lynchés étaient des Blancs dont beaucoup avaient été tués pour avoir sympathisé avec les populations noires. Mon père, qui était né en 1964 près de Paris (Texas) avait gardé dans un tiroir cette photo de journal datant de l’époque de son enfance quand des milliers de personnes s’étaient rassemblées comme pour un pique nique et festoyer devant le spectacle d’un homme noir torturé et pendu en plein centre ville. Au cours d’un voyage à la recherche de nos racines bien des années plus tard, mon père s’étrangla et se tut quand nous nous trouvâmes près de l’endroit ou cela s’était passé.

Oui, il avait été difficile de retourner dormir la nuit où nous avons appris la nouvelle de l’horrible fin du pilote jordanien. Maudit soit l’EIIL ! avais-je pensé. Mais après coup, je ne pouvais que songer que nos propres barbares n’avaient pas à attendre à une quelconque frontière. Ils étaient de chez nous. Eduqués ici. Dans la religion. Nos voisins, nos amis et notre parentèle. Des gens comme nous.

L’exécution/assassinat par l’Etat Islamique en Irak et au Levant (Daesh) d’un pilote de l’armée de l’air jordanienne brûlé vif dans une cage de fer a suscité une indignation tout à fait compréhensible.

Pourtant, que le pilote ait réellement ou pas été brûlé vif et mis à mort dans les conditions que donne à voir la vidéo, cette exécution date de debut janvier peu après l’échec d’une tentative de raid héliporté pour le tirer des griffes de ses geôliers.

Muad al-Kasasbeh, le pilote de l'armée jordanienne capturé et exécuté par l'EIIL

Muad al-Kasasbeh, le pilote de l’armée jordanienne capturé et exécuté par l’EIIL

Le moment de la diffusion de cette vidéo a évidemment été décidé en fonction de l’agenda des néoconservateurs qui veillent au maintien et à l’aggravation du chaos dans la région.

A l’indignation de la populace un peu partout, c’est-à-dire des gens comme vous et moi, s’est bien entendu jointe celle des grands de ce monde qui n’ont pas eu de mots assez durs pour condamner la sauvagerie de Daesh, rappelant ainsi opportunément qu’eux-mêmes se considéraient incarner la civilisation.

Les condamnations les plus fermes sont souvent venues de ceux-là mêmes qui ne sont pas sans affinité avec les types qui, aux Etats Unis, lynchaient des gens parce qu’ils n’avaient pas la bonne couleur de peau. Et qui continuent à le faire le plus souvent impunément sous couvert de leur activité de policier.

Alors oui, l’EIIL est une organisation brutale qui ne fait pas de quartier et se livre à des exactions aux dépens des civils qui sont du mauvais côté, que ce soit par leurs affinités politiques ou leurs appartenances religieuses. Mais il faut admettre qu’on en a ajouté dans l’horreur de leurs agissements, ce qui tend à laisser les réactions morales supplanter le raisonnement et l’analyse politiques.

Ce sont des procédés de ce genre qui ont été utilisés contre l’Irak de Saddam Hussein, la Yougoslavie de Slobodan Milosevic, la Libye de Mouammar Kadhafi et la Syrie de Bachar al-Assad.

Même si ces images d’horreur peuvent être jugées utiles par ceux qui sont favorables au régime syrien, il faut se souvenir que la propagande aura vite fait de les remplacer par d’autres images d’horreur qui les feront oublier et qu’on imputera alors au régime syrien si les néo conservateurs jugent le moment venu d’en terminer avec le gouvernement syrien.

Il faut comprendre que l’EIIL agit dans le cadre d’une volonté de remodelage du Proche Orient qui passe par la dislocation de certains Etats et c’est pour ça que les Etats Unis ont laissé prospérer cette organisation dont le fer de lance est constitué de combattants étrangers venus d’un pays allié de l’OTAN comme l’Arabie Saoudite ou via ce pays membre de l’OTAN qu’est la Turquie.

Bien sûr Daesh n’est pas un simple instrument qui obéirait au doigt et à l’oeil à ses maîtres, il faut plutôt le comparer à un fauve dont on gère au mieux l’agressivité en la tournant vers ses propres ennemis et qu’on fouette et punit quand il en vient à s’en prendre à vos amis.

c’est exactement ce qui s’est passé avec l’EIIl sur lequel Washington comptait pour faire tomber le gouvernement de Nouri al-Maliki mais qui a commis la faute d’attaquer dans le Kurdistan irakien, une zone que Washington a souhaité sanctuariser.

Aujourd’hui on nous parle de la nécessité impérieuse d’une intervention de troupes terrestres pour défaire les milices de l’EIIL. On pense en effet que le terrain psychologique est bien mûr après tous ces horribles crimes perpétrés par les extrémistes de l’Etat Islamique.

Il va de soi qu’une telle intervention aurait en réalité pour finalité d’abattre le régime syrien qu’aucune force terroriste n’a réussi à réduire. Et demain, les miliciens de Daesh se transformeraient comme par enchantement en combattants de la liberté.

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Une Réponse to “Bûchers en Syrie, bûchers en Amérique. Barbarie en Orient, civilisation en Occident”

  1. 10 February, 2015 14:05 | raimanet Says:

    […] Bûchers en Syrie, bûchers en Amérique. Barbarie en Orient, civilisation en Occident https://mounadil.wordpress.com/2015/02/09/buchers-en-syrie-buchers-en-amerique-barbarie-en-orient-ci… […]

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