Daesh, d’où vient l’argent?

La récente remise d’une décoration, la Légion d’Honneur, à Mohammed ben Nayef prince héritier et ministre de l’intérieur saoudien, par le président François Hollande a fait grincer quelques dents en dépit de la discrétion dont l’Elysée a entouré cette remise de médaille.

C’est que l’Arabie Saoudite n’a pas exactement le genre de régime qu’est supposé honorer un gouvernement socialiste et un président élu sur la base de valeurs de gauche.

Et il est vrai que l’Arabie Saoudite non seulement  ne ressemble ni de près ni de loin à ce qu’on appelle démocratie, mais c’est aussi un pays où la peine de mort est appliquée à grande échelle et pour des motifs qui peuvent laisser perplexes au terme de procédures qu’on a du mal à qualifier de justice.

Certains ont pointé le rôle de l’Arabie Saoudite, et d’autres monarchies de la région, dans la déstabilisation de la Syrie et, plus précisément, dans l’encouragement des factions dites djihadistes, c’est-à-dire d’organisations considérées de manière quasi unanime comme terroristes, qu’elles s’appellent al Qaïda (avec le Front al Nosra, sa branche syrienne) ou Etat Islamique en Irak et au Levant (ou Etat Islamique ou Daessh).

Ce dernier point est d’autant plus sensible que la guerre contre le terrorisme s’est longtemps résumée dans le discours à la guerre contre al Qaïda (concrètement ce sont l’Afghanistan et l’Irak qui ont été écrasés) avant que l’EIIL soit défini comme la menace N°1.

Or, il s’avère que les monarchies du Golfe, Arabie Saoudite en tête, ont financé et financent encore l’Etat Islamique.

Cette affirmation n’est pas une simple lubie de ma part. En effet, comme on peut le lire dans l’article que je vous propose, les autorités britanniques elles-mêmes admettent un tel financement, du moins dans les débuts de l’Etat Islamique. Cette restriction aux débuts de l’organisation terroriste n’est cependant pas acceptée par certains spécialistes  de la région qui soutiennent que cette aide financière continue et qu’on ne saurait expliquer autrement que le « califat » ne soit pas déjà en faillite.

Un élément qui donne du poids à leurs assertions est le refus du gouvernement britannique de coopérer pleinement au travail d’une commission d’enquête parlementaire qui cherche à faire la lumière sur cette question.

L’effondrement des revenus pétroliers signifie que l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL – Daesh) dépend de l’argent des pays du Golfe.

Les attaques de la coalition sur les installations pétrolières de l’EIIL ont sans doute réduit ses revenus de 40 %, mais les experts disent que la dépendance de l’EIIL à l’égard du pétrole a été surestimée.

Par Patrick Wintour, The Guardian (UK), 8 mars 2016 traduit de l’anglais par Djazaïri

L‘effondrement des revenus pétroliers de l’EIIL l’ont probablement rendu plus dépendant des dons alloués par les riche pays du Golfe et des profits tirés des marchés des changes étrangers, a-t-on pu entendre à la première commission d’enquête britannique sur les finances de l’organisation terroriste.

Les attaques de la coalition rassemblée par les Américains sur les installations et les convois pétroliers de l’EIIL auraient réduit ses revenus de plus d’un tiers dans un contexte où les fiances de l’organisations deviennent un des principaux fronts dans la bataille pour la vaincre en Irak et en Syrie.

Le gouvernement britannique est réticent à coopérer avec la commission d’enquête parlementaire qu’il n’a pas autorisée à auditionner un cadre supérieur du ministère de la défense qui joue un rôle capital dans la supervision des visant à saper les financements de l’EIIL.

Mais le ministre des affaires étrangères Tobias Ellwood a déclaré que des progrès avaient été accomplis même si la connaissance des finances opaques de l’organisation restait lacunaire et dépendante des découvertes des services de renseignements.

Il a assuré que les revenus pétroliers du régime [de l’EIIL] étaient en voie d’effondrement et il a même laissé entendre que le quartier général de l’organisation à Raqqa pourrait imploser si et quand l’armée irakienne aura repris Mossoul.

Mais des experts ont déclaré devant la commission que le gouvernement britannique surestimait sans doute énormément l’importance des revenus pétroliers et sous-estimait l’ampleur de la dépendance de l’EIIL à l’égard de donateurs étrangers des pays du Golfe ou sa manipulation du système bancaire irakien.

Luay al-Khatteeb de l’Iraq Energy Institute a soutenu que le coût de la conduite de la guerre pour l’EIIL devait être si élevé et ses revenus pétroliers si limités qu’il doit nécessairement avoir accès à des dons financiers massifs.

luay alKhatteeb.jpg

Luay al-Khatteeb

En outré, il a été déclaré devant la commission qu’il était possible que l’EIIL gagne environ 25 millions de dollars par an au moyen d’opérations sur le marché des changes, un chiffre que conteste le ministère des affaires étrangères.

Le gouvernement britannique estime que 40 % des revenus de l’EIIL proviennent du pétrole 40 % de l’extorsion, des taxes et de l’économie monétaire locale, et les 20 % restants de sources comme la vente des antiquités et les dons. Il affirme que les revenus pétroliers ont maintenant diminué de 40 %, ce qui représente une baisse de 20 % du total des rentrées d’argent de l’EIIL.

Al Khatteeb a dit à la commission que les évaluations du gouvernement britannique surestiment probablement l’importance du pétrole. Il a laissé entendre que l’EIIL avait sans doute réussi à tirer de substantiels revenus du pétrole pendant à peine quelques mois en 2014 quand il produisait 70 000 barils par jour pour une valeur d’environ 500 millions de dollars sur une année.

Le chiffre actuel doit être plus proche des 200 millions de dollars du fait des attaques contre ses infrastructures pétrolières, de la baisse des prix du pétrole et de la faible qualité du brut syrien, ce qui signifie qu’il produit au mieux 20 000 ou 30 000 barils par jour cédés contre guère plus de dix dollars chacun.

“Cette histoire d’un califat financé par le pétrole suppose une production bien supérieure, de l’ordre de 40 000 barils par jour ou un prix beaucoup plus élevé du pétrole de l’EIIL, autour de 30 dollars le baril, » a déclaré al-Khatteeb à la commission. Il était même possible, a-t-il suggéré, que l’EIIL soit maintenant un importateur net de pétrole pour faire fonctionner les camions et les Humvees fournis par les Américains qu’il a pris à l’armée irakienne..

Les revenus de la fiscalité et de l’extorsion sur les deux millions de personnes sous son autorité, dont la plupart gagnent moins de 110 dollars par mois, rapporte peut-être le mêmemontant surtout si on prend en compte le coût entrainé par l’administration de son  territoire.

Al-Khatteeb a déclaré devant la commission: “Soit ces combattants sont contents d’accepter une diminution substantielle de leurs soldes du fait de la baisse des revenus de l’EIIL, ou une autre source de financement  non prise en compte permet de continuer à leur donner satisfaction.

“C’est une conclusion raisonnable compte tenu de la surestimation des revenus pétroliers de l’EIIL, d’une assiette fiscale faible et de plus en plus étroite ainsi que des faibles prix auxquels l’EIIL effectue ses ventes d’antiquités sur la marché noir.

 «Certains se demanderont peut-être jusque à quel niveau les Arabes du Golfe ont continué à financer le califat. Il est certain que l’EIIL a pu s’appuyer sur d’autres sources de revenus entre janvier 2015, moment où l’économie de Raqqa s’est effondrée et mi- janvier 2016 quand les forces de l’Etat Islamique ont été en capacité de lancer une nouvelle offensive d’envergure en Syrie. L’argent vient de quelque part. »

Le gouvernement britannique a en effet reconnu que des pays du Golfe ont finance l’EIIL à ses débuts, disant cependant être certain que de tels financements étatiques ont maintenant cessé. Mais Dan Chugg, un expert du ministère des affaires étrangères, a reconnu devant la commission parlementaire que cette assurance avait une valeur limitée.

Chugg a déclaré: « Avec certains de ces pays, il est difficile de savoir ce qui est financement gouvernemental et ce qui ne l’est pas quand vous avez affaire à des familles royales, des princes très riches et ce genre de choses. »

Une autre source possible de revenus pour l’EIIL vient de ses transactions sur les marché des changes à l’étranger où une partie du milliard de dollars saisi dans les coffres des banques irakiennes a été négociée pour le profit.

David Butter, un chercheur associé au thinktank Chatham House soutient que l’EIIL fait passer des fonds d’une frontière à l’autre et tire profit des fluctuations des taux de change et d’un réseau informel d’agents de change connu sous le nom de « hawala. »

Margaret_Thatcher_at_the_door_of_Chatham_House.

Margaret Thatcher sortant de Chatham House

Butter a déclaré devant la commission : « Les système de ventes aux enchères de devises étrangères par la banque centrale irakienne doit faire l’objet d’une enquête fouillée. »

Les membres de l’EIIL, a déclaré Butter, ont effectué des mouvements d’argent entre banques en Irak et en Jordanie pour exploiter les déséquilibres sur les marchés monétaires.

 «Alors quand le gouvernement irakien procède à ses adjudications régulière de devises étrangères, l’argent de l’EIIL est injecté dans ce système et il peut obtenir une marge sur les écarts entre les différents taux de change là-bas et ramener l’argent dans son territoire via les agents hawala, » a expliqué Butter. «C’est de cette manière que l’argent circule au Moyen Orient.»

Le ministère des affaires étrangères a soutenu que ces sources de profit étaient peu probables pour trois raisons. L’EIIL aperdu ses réserves de liquidités d’abord à Mossoul puis, depuis octobre, dans les bombardements de la coalition, dont ceux sur la banque centrale de cette ville, qui ont fait partir en fumée des centaines de millions de dollars. Des pressions sur la Banque Nationale Irakienne ont aussi débouché sur des règlements plus stricts et le licenciement d’agents qui agissaient peut-être pour le compte de l’EIIL dans les ventes aux enchères de devises.

L’espoir mis dans une faillite de l’EIIL est exagéré a-t-il été dit devant la commission d’enquête, mais une diminution de ses ressources peut signifier un changement avec le passage d’une armée permanente qui mène une guerre territoriale sur deux fronts à une structure plus lâche dans le style d’une franchise d’al Qaïda qui entreprend des attentats terroristes à Damas et à Bagdad.

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