Burkini et crise de l’identité française vus par le New York Times

Je vous propose un article intéressant du New York Times qui a le double avantage de présenter un point de vue extérieur sur le débat sur le burkini qui agite en ce moment la classe politico-médiatique hexagonale et de nous offrir un regard nourri des observations sur la France fournies par la sociologie et l’anthropologie américaines.

Si l’article relève bien le passé colonial de la France qui sous-tend le discours des politiques sur l’Islam et certaines de ses manifestations extérieurs comme le hidjab ou en ce moment le burkini, il omet à mon avis un facteur de désagrégation de l’identité française qu’on ne saurait sous-estimer, à savoir les effets de l’intégration dans l’Union Européenne. Ce n’est pas pour rien, à mon sens, si les contempteurs de l’intégration européenne tendent à assimiler la place de cette dernière à celle d’une colonie, en tout cas d’un Etat qui est dépouillé de l’essentiel de sa souveraineté comme l’étaient naguère les protectorats.

Les interdictions du ‘burkini’ en France ont à voir avec bien autre chose que la religion ou l’habillement

Par Amanda Taub, The New York Times (USA) 18 août 2016 traduit de l’anglais par Djazaïri

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Amanda Taub

Washington – Il y a quelque chose qui donne le tournis dans ces arrêtés d’interdiction du burkini qui fleurissent sur le littoral français. L’évidence de la contradiction – imposer des règles sur ce que les femmes peuvent porter sur la base de l’idée qu’il est injuste pour les femmes de devoir obéir à des règles sur ce que les femmes peuvent porter – montre clairement que quelque chose de plus profond doit être à l’œuvre.

« Les « burkinis » sont à la base des maillots de bain qui recouvrent tout le corps en conformité avec les normes musulmanes relatives à la pudeur, et mercredi, le premier ministre Manuel Valls s’est jeté dans le débat enflammé sur les interdictions prononcées sans quelques villes balnéaires du pays, dénonçant ce vêtement qu’on voit rarement comme un élément de « l’asservissement des femmes. »

Ceci ne porte évidemment pas réellement sur une tenue de bain. Les sociologues disent que cela n’a pas non plus un rapport premier avec la protection des femmes musulmanes contre le patriarcat, mais que c’est en lien avec une volonté d’éviter à la majorité non musulmane de la France de devoir se confronter à un monde qui change : un monde qui leur demande d’élargir leur vision de l’identité quand beaucoup voudraient qu’elle demeure telle qu’elle était.

« Ce genre de déclaration [celle de Manuel Valls, NdT] est une manière de sanctionner [le sociologue emploie le verbe to police qui signifie contrôler, surveiller] ce qui est français et ce qui n’est pas français, » explique Terence G. Peterson, un professeur de la Florida International University qui étudie la relation de la France avec les immigrés musulmans et avec le monde musulman.

Si cette bataille sur l’identité prend de l’ampleur au lendemain des attentats terroristes [Nice et Saint-Etienne du Rouvray, NdT], elle fait en réalité rage sous une forme ou une autre depuis des dizaines d’années dans la société française, affirme le Professeur Peterson. Ce qui semble être une confrontation sur une petite question de vêtement islamique porte en réalité sur ce que signifie être français.

Pendant l’époque coloniale, quand la France contrôlait de vastes régions musulmanes, le voile était devenu un « symbole hyperchargé » explique le Professeur Peterson. Le voile était considéré comme un symbole de l’arriération des Musulmans et les normes vestimentaires féminines françaises, plus flexibles, étaient considérées comme un signe de supériorité culturelle, des façons de voir qui justifiaient le colonialisme.

Le colonialisme est au fondement de la crise d’identité que vit la France actuellement parce qu’il a ancré un sentiment d’identité nationale française en tant que distinct et supérieur aux identités musulmanes – tout en promettant l’égalité aux Musulmans colonisés qui avaient commencé à immigrer en France en grand nombre. La choc qui en résulte prend souvent la forme de débats sur les tenues vestimentaires.

Le voile est resté un symbole puissant de l’altérité quand le colonialisme s’est effondré après la seconde guerre mondiale et que les Musulmans des pays colonisés ont afflué en France. Mais maintenant, cette altérité se joue à l’intérieur même d’un pays qui tente de définir sa propre identité post-coloniale.

Au fil des générations, le voile s’est répandu chez les Musulmanes françaises, en tant que pratique religieuse et, peut-être, comme symbole de leur héritage culturel particulier. Il était un signe visible de la manière dont la France elle-même, ainsi que son rôle dans le monde, était en train de changer.

Le résultat a été que le voile est devenu le symbole non seulement d’une différence religieuse mais du fait que les Français « de souche » n’avaient plus le monopole de la définition de l’identité française. La France était devenue une nation multiculturelle et multiethnique où les traditions signifiaient différentes choses pour différentes personnes.

Le symbole du voile à l’époque coloniale en tant que signe de l’infériorité musulmane en a fait une cible commode pour les arguments selon lesquels l’identité française « traditionnelle » devait demeurer non seulement dominante mais la seule identité culturelle en France.

Les burkinis peuvent sembler effrayants car ils sont perçus comme menaçant ce type particulier d’identité française par l’expression d’une forme alternative d’identité – dans ce cas, en tant que Musulmans. Beaucoup de Français, au lieu de croire que ces identités peuvent coexister, les perçoivent comme nécessairement concurrentes.

Il existe même un mot français péjoratif pour qualifier l’introduction de ces identités alternatives, le « communautarisme » dont le développement est considéré comme une crise nationale.

Des articles d’habillement musulmans comme le voile ou le burkini sont devenus des symboles du fait que l’identité nationale française n’est plus le domaine réservé de groupes de populations qui vivent dans ce pays depuis des siècles. Des décisions comme les interdictions cet été du burkini ont pour but d’empêcher une redéfinition élargie de l’identité française en contraignant les Musulmans non seulement à s’assimiler mais aussi à adopter l’identité plus étroite et rigide [celle qui exclut les Français issus de l’immigration musulmane, NdT].

C’est une méthode à laquelle la France a recouru pendant des dizaines d’années, et qui a à chaque fois échoué.

John Bowen, anthropologue à la Washington University de Saint-Louis, explique que la France a tendu à essayer ce genre de restrictions aux moments où elle affrontait des tensions aussi bien sur le plan intérieur qu’extérieur en relation avec les Musulmans et le monde musulman.

Les choses ont commencé en 1989 avec la fameuse affaire du foulard quand trois collégiennes françaises avaient été exclues pour avoir refusé de retirer leur coiffe. Ostensiblement, la raison était que les foulards étaient des symboles religieux visibles et qu’ils contrevenaient donc avec la loi française sur la laïcité, ou sécularisme. Mais la laïcité était dans la législation depuis 1905 et les foulards sur la tête étaient néanmoins autorisés en général.

Ce qui a changé, écrivait le Professeur Bowen dans un livre sur le sujet, ce sont des événements dans le monde qui ont fait que l’Islam a semblé être une force particulièrement pernicieuse. En 1989, le leader de l’Iran, l’Ayatollah Rouhollah Khomeini avait signé un décret contre l’écrivain Salman Rushdie. A la même époque, des Algériens avaient constitué le Front Islamique du Salut (FIS), un parti tenant d’une ligne dure et qui basculera ensuite dans l’insurrection.

Interdire les foulards dans les écoles françaises devenait une manière de gérer l’anxiété générée par les événements à l’intérieur et à l’extérieur du pays, et d’affirmer le droit de protéger les valeurs françaises.

Les foulards à l’école sont revenus sur le devant de la scène nationale en 1993 et 1994 quand les autorités françaises craignaient de voir de jeunes hommes membres de familles immigrées algériennes rejoindre les rangs de l’insurrection islamiste en Algérie. Après les attentats du 11 septembre 2001, le voile cristallisa une fois de plus les peurs à l’égard de communautés musulmanes qui étaient à l’écart de la culture et de la société française dominantes.

Et cet été, la France est sous le choc d’une série d’agressions terroristes et est de plus en plus préoccupée par les jeunes Musulmans qui vont en Syrie pour rejoindre l’Etat Islamique ou d’autres organisations djihadistes. Une fois de plus, certains en France voient le processus d’assimilation comme une question de sécurité nationale.

Le voile est un symbole qui a une puissance anxiogène spécifique en matière d’assimilation parce qu’il est porté par choix. Tandis que des caractéristiques fixes comme la race ou la couleur de la peau n’impliquent aucun jugement sur la culture ou les valeurs françaises, l’habillement implique une décision de se différencier – de donner la priorité à son identité culturelle ou religieuse par rapport à celle de son pas d’adoption.

Les interdictions vestimentaires ont pour but, en effet, de faire pression sur les Musulmans français pour qu’ils se détournent de tout sentiment d’identité communautaire et adoptent l’identité française étroitement définie qui préexistait avant leur arrivée. Mais essayer de forcer à l’assimilation peut avoir l’effet contraire : dire aux Musulmans français qu’ils ne peuvent pas avoir simultanément une identité musulmane et une identité française, les forcer à choisir, c’est ainsi les exclure de ce que recouvre l’identité nationale au lieu de les convier à y contribuer.

La France a un autre choix : elle pourrait élargir sa définition de l’identité nationale pour inclure les Musulmans français tels qu’ils sont. C’est quelque chose qui peut effrayer beaucoup de Français, qui le vivrait comme renoncer à une identité « traditionnelle » confortable et non comme l’ajout d’une nouvelle dimension à celle-ci. En l’absence d’acceptation de ce changement, il existe une volonté de faire pression sur les Musulmans français pour résoudre la crise identitaire, mais cette démarche employée pendant des dizaines d’années n’a apporté que peu de progrès – et beaucoup de tensions.

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18 Réponses to “Burkini et crise de l’identité française vus par le New York Times”

  1. Burkini et crise de l’identité française vus par le New York Times | Réseau International Says:

    […] https://mounadil.wordpress.com/2016/08/19/burkini-et-crise-de-lidentite-francaise-vus-par-le-new-yor… […]

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  2. The-Gazette-Dz Says:

    A reblogué ceci sur LeS DiScReTs.

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  3. Youri Saccharine Says:

    Article intéressant mais qui aurait gagné à être mieux traduit. Il y a des phrases qu’on a du mal à comprendre : que veut dire par exemple « la France a rendu à essayer ce genre de restrictions » ?

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  4. Youri Saccharine Says:

    Merci pour la précision. J’avais en effet compris globalement le sens d’après le contexte. Ne m’en veuillez pas SVP pour les réserves émises sur certains aspects de votre traduction, qui est quand même d’une grande qualité dans l’ensemble. Je sais d’expérience que ce n’est pas facile de traduire dans l’urgence ! Cordialement.

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  5. Le bikini et l’âme de la France, une lecture décoiffante de la chasse au burkini | Mounadil al Djazaïri Says:

    […] article est parfaitement complémentaire de celui d’Amanda Taub publié par le New York […]

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  6. Le bikini et l’âme de la France, une lecture décoiffante de la chasse au burkini | Réseau International Says:

    […] article est parfaitement complémentaire de celui d’Amanda Taub publié par le New York […]

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  7. Burkini et crise de l’identité française vus par le New York Times | salimsellami's Blog Says:

    […] Source : Burkini et crise de l’identité française vus par le New York Times […]

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  8. Monthly Review | Freakonometrics Says:

    […] “Les interdictions du ‘burkini’ en France ont à voir avec bien autre chose que la religion ou l’habillement” https://mounadil.wordpress.com/2016/08/19/burkini-et-crise-de-lidentite-francaise-vus-par-le-new-yo… […]

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  9. L’Angleterre teste l’interdiction du burkini sur une de ses plages | Mounadil al Djazaïri Says:

    […] des opinions personnelles sur cette tenue de bain dite islamique, un mélange d’étonnement et de sarcasme devant l’attitude de responsables politiques supposés oeuvrer pour que les […]

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  10. Pour une histoire de maillot de bain. – Singapour au pluriel Says:

    […] « Il y a quelque chose qui donne le tournis dans ces arrêtés d’interdiction du burkini qui fleurissent sur le littoral français. L’évidence de la contradiction – imposer des règles sur ce que les femmes peuvent porter sur la base de l’idée qu’il est injuste pour les femmes de devoir obéir à des règles sur ce que les femmes peuvent porter ». Amanda Taub, The New York Times, 18 août 2016 […]

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  11. Musard Says:

    La colonisation que la plupart des gens ont déjà oublié (ou n’ont jamais connu) a peu à voir avec le rejet des signes d’appartenance à l’Islam. Si demain il y avait une immigration mexicaine massive avec une surreprésentation mexicaine dans la délinquance et le terrorisme. Et que des quartiers entiers devenaient latino, il y aurait exactement le même rejet.

    C’est plutôt l’autre explication présente dans l’article qui me semble valable : les français « historiques » ne comprennent pas pourquoi il faudrait tout à coup reconnaître comme « française » une culture appartenant au monde islamique depuis des siècles. Et qui vient à peine de débarquer chez eux.

    Et en tant que français je partage tout à fait ce sentiment. La France ce n’est pas les USA. Il n’y a pas que le multiculturalisme comme modèle possible et légitime. En France l’assimilation a fonctionné pour des générations entières d’immigrés européens ou non-européens (libanais, arméniens par exemple). Et aujourd’hui on ne fait plus la différence entre un descendant d’italien et un descendant d’auvergnat. Et j’ai bien du mal à comprendre en quoi ça serait une atteinte aux « droits de l’homme ».

    Ce que certains anglo-saxons ont du mal à comprendre (ou accepter) c’est que notre modèle républicain ne cadre pas avec leur idéal libéral. En France la finalité de toutes choses n’est pas liberté individuelle, celle-ci doit s’articuler avec « l’intérêt général ».

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    • Dziri Says:

      Parce que Robert Ménard, Jean-Marie Le Pen, François Fillon (le rôle positif de la colonisation ) ou Éric Zemmour ont oublié la colonisation?

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      • Musard Says:

        Je ne sais pas à quel point la colonisation est importante pour eux. Moi je parle de la population française en général. Et en dehors peut-être d’anciens pieds-noirs, la plupart des gens n’analysent pas les problèmes actuels en pensant à la colonisation, dont ils n’ont d’ailleurs qu’une connaissance approximative.

        En revanche si on leur parle de défense de leur identité et de leur culture, là ça leur évoque quelque chose. Et critiquer cela au nom de l’anticolonialisme relève un peu de l’escroquerie intellectuelle.

        Car il y a une grande différence entre imposer à un pays étranger sa culture. Et demander aux gens qui décident de vivre chez soi de l’adopter.

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      • Dziri Says:

        Il ne faut pas réfléchir en termes de population française mais d’acteurs de la vie publique (politique, culturelle et sociale )et de faiseurs d’opinion.

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