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Une lecture des incidents qui ont émaillé les rencontres de football entre l’Algérie et l’Egypte

18 novembre 2009

L’équipe nationale d’Algérie de football vient d’arracher son ticket pour la coupe du monde 2010 par une victoire 1 à 0 contre son homologue égyptienne.

Comme beaucoup d’Algériens, je suis heureux, bien sûr de cette qualification et du comportement des joueurs sur le terrain qui, dans l’ensemble, a été régulier en dépit de l’enjeu et de tous les événements qui ont précédé le match, d’abord en Egypte puis en Algérie.

 

Ces événements, je persiste à les déplorer. Certes, de graves incidents avaient d’abord eu lieu en Egypte, au moment de l’arrivée de l’équipe d’Algérie au Caire.
Des pseudo supporters Egyptiens, endoctrinés par une presse honteuse, aux ordres d’un régime lui-même honteux, s’étaient livrés au caillassage des footballeurs Algériens, causant des blessures qui auraient pu être très graves.
L’après-match au Caire ne fut pas non plus très digne, c’est le moins qu’on puisse dire.
Ceci dit, je persiste à déplorer les réactions excessives qui ont eu lieu en Algérie à l’encontre d’intérêts égyptiens, sans parler de l’attaque contre une maison hébergeant une famille égyptienne qui n’a peut-être dû son salut qu’à l’intervention des forces de l’ordre.
Tout cela est indigne et n’augure rien de bon, ni pour l’Algérie, ni pour l’Egypte et je ne parle même pas des relations entre ces deux pays.
Ces événements nous interrogent et suscitent des commentaires tels ceux d’As’ad Abu Khalil, cet universitaire Libanais qui exerce aux USA et anime le blog Angry Arab que je vous recommande en passant.
Son article, paru dans la rubrique Opinion d’Al Jazeera, a l’intérêt de remettre ces événements footballistique dans une perspective historique qui est celle du nationalisme arabe, de son échec et des régimes plus ou moins chauvins qui dominent maintenant la politique dans les Etats arabes.
As’ad Abu Khalil situe à juste titre, à mon avis, le grand tournant vers le chauvinisme avec l’accession au pouvoir de Sadate en Egypte et la signature du traité de paix entre l’Egypte et l’entité sioniste.
Sadate fit la promotion d’une idéologie chauvine en complète rupture, sur ce plan comme sur les autres avec le panarabisme populaire du colonel Nasser. Comme le signale justement As’ad Abu Khalil, la notion d’une Egypte arabe n’a pas toujours été quelque chose qui allait de soi en Egypte et cette idée ne s’est imposée que relativement tardivement avant d’être patiemment mise sous le boisseau par Anouar Sadate puis Moubarak.
Ceci dit, j’observe toutefois que les phénomènes chauvins liés au sport, surtout au football en réalité ne sont pas propres aux Etats arabes pas plus que la surmédiatisation du sport. Chacun, dans le pays où il vit, peur constater les problèmes de comportement liés au football aussi bien dans les tribunes, que dans la rue ou sur la pelouse (je parle du comportement des joueurs).  Ces problèmes, parfois graves, peuvent même s’observer dans des compétitions d’un niveau insignifiant comme des championnats locaux.
Ces faits sont autant liés à des intérêts politiciens qu’à l’entrée presque complète du sport dans la sphère marchande. Le football est en réalité le plus globalisé des sports mais aussi le plus inséré dans l’univers marchand.
Dans la sphère marchande dans un contexte libéral, les principes sont profit et compétitions. L’important n’est pas que de participer et l’abrutissement par le spectacle du sport ou les concours de chanteurs de variété n’est en rien le monopole des pays arabes. Et il ne faut pas non plus oublier qu’une fois passées les émotions liées à telle ou telle compétition, chacun revient à ses difficultés quotidiennes. Et que la victoire en coupe du monde d’une équipe de France « Black Blanc Beur » n’a pas empêché la montée en France d’un racisme qui présente une composante islamophobe initié par les élites politiques et intellectuelles.

Sur la question du panarabisme opposé aux nationalismes étroits, il faut remarquer que l’unité arabe est autant un fait qu’on a souvent l’occasion de vérifier qu’une utopie à construire. Certes la langue est commune dans sa forme littéraire, certes il y a de nombreuses convergences dans les coutumes, la religion, l’imaginaire et une histoire en partie commune.
Mais tout cela ne suffit pas à créer une nation ou un Etat supranational.
L’objectif unitaire est certes louable, mais pour être réalisé, il faut outre une volonté, une convergence des systèmes politiques et économiques.
On le voit bien dans le processus de construction européenne qui n’a pu se faire que sous ces deux conditions que des mécanismes institutionnels veillent à maintenir en l’état, que les peuples le veuillent ou non.
Les régimes en place dans les pays arabes n’y sont pas disposés tout simplement parce que leur pouvoir, qu’ils ne veulent effectivement pas partager et qu’ils tiennent rarement d’élections dignes de ce nom, leur permet d’accaparer les ressources des pays qu’ils dirigent.
Si on prend l’exemple du Maghreb qui à priori réunit des conditions importantes pour réaliser l’unité (un arabe littéraire mais aussi dialectal communs, un fond anthropologique commun, des complémentarités économiques actuelles ou potentielles), nous voyons bien que l’unité n’est pas pour demain et que l’Union du Maghreb Arabe est surtout une coquille vide.
Une première étape pourrait consister en l’accroissement de l’interdépendance économique de ces pays ou d’autres plus éloignés du Maghreb. Ceci bute encore sur l’écueil politique opposé par des élites rentières qui dépendent de quelques produits destinés à la consommation étrangère.
On voit donc bien que l’unité arabe, qui n’était pas pour hier, n’est pas tout à fait non plus pour demain alors que l’heure est à la constitution de grands ensembles géopolitiques.

Pour conclure et revenir au football, je remarquerai qu’un des joueurs de l’équipe nationale égyptienne s’appelle Zidan(e) comme un certain Zineddine et que le Lusitano-Algérien Mourad Meghni avait sur le stade une allure qui me rappelait furieusement Tariq Ramadan en moins mat.

Politique de la rivalité sportive
par As’ad Abu Khalil
Al Jazeera (Qatar) 18 novembre 2009 traduit de l’anglais par Djazaïri

Le hooliganisme et la violence qui ont marqué les matchs de football entre l’Egypte et l’Algérie qui cherchent toutes deux à se qualifier pour la Coupe du Monde 2010 sont un fait nouveau dans les cultures sportive et politique arabes.

La véhémence, le fanatisme et les récriminations qui se sont ouvertement exprimés dans les médiats et dans les rues en Algérie, en Egypte et au Soudan [le pays hôte où se jouera le match décisif] révèlent tous la même tendance. C’est l’aboutissement logique du nationalisme étriqué qui prévaut dans la politique arabe depuis la mort de Gamal Abdel Nasser, l’ancien président Egyptien.

Il existe deux formes de nationalisme dans le monde arabe. Le premier est le nationalisme arabe au sens large (souvent appelé panarabisme en Occident) qui vise à unir les Arabes dans un seul Etat.

C’était la vision de Nasser; il avait mobilisé les Egyptiens et les Arabes derrière les slogans de l’unité et de la fraternité arabes. Son projet, cependant, représentait une menace pour tous les régimes arabes; même le parti nationaliste arabe Baas s’inquiétait des plans de Nasser parce qu’ils signifiaient leur perte du pouvoir en Syrie et en Irak.

Ce parti était plus intéressé par la préservation de son pouvoir dans des régimes confinés à la Syrie et à l’Irak que par servir les objectifs de sa propre idéologie.

La rhétorique nationaliste

La rhétorique nationaliste arabe touchait une corde sensible: Nasser devint le seul et indiscuté leader du peuple arabe, prêchant par-dessus la tête de la plupart des dirigeants Arabes. Mais son projet n’était pas le seul à exister dans la région: l’Arabie Séoudite et ses alliés proposaient une alternative dans laquelle les Arabes vivaient installés dans les limites de leurs propres petits (ou grands) Etats.

On parle de ce modèle comme de celui d’un nationalisme étroit (nationalisme qutri en arabe). Il était, bien sûr, plus séduisant pour les régimes parce qu’il signifiait la préservation des frontières à l’intérieurs desquelles ils gouvernaient.

La mort de Nasser avait créé une occasion en or pour les partisans du nationalisme qutri. La parti Baas, qui n’était pas sérieux sur l’unité arabe, se scinda en branches syrienne et irakienne, et la querelle qui s’ensuivit entre les deux factions devins une des plus âpres et des plus violentes de l’histoire politique arabe contemporaine.

Anouar Sadate, le successeur de Nasser, voulait écarter l’Egypte de toute préoccupation arabe et souhaitait parvenir à un accord de paix avec Israël. C’était un accord qui permettrait d’aligner son pays avec les Etats Unis et dégagerait l’Egypte des responsabilités arabes dans le conflit avec Israël.
Il revint à une forme de nationalisme étroit et chauvin basé sur l’identité pharaonique. Ce genre d’idées existait en Egypte avant la révolution de 1952 et il leur insuffla une nouvelle vie lors de son arrivée au pouvoir.
Elles cadraient avec ses plans de paix avec Israël; l’idée de la supériorité égyptienne vis-à-vis des tous les Arabes lui étaient assez utiles pour expliquer l’isolement enduré par l’Egypte après son voyage en Israël.

Pour rompre franchement avec le passé, Sadate attaqua la Libye sans sommation et ce sont les pressions des Etats Unis qui lui firent cesser son agression avant qu’elle ne dégénère en guerre régionale.

Retour à l’antiquité

Mais il serait injuste d’imputer au seul Sadate ce nationalisme étriqué – tous les gouvernements arabes lui ont emboîté le pas en se référant à la période antique pour instiller un sentiment de supériorité chez leurs populations.

 

Au Liban, la parti phalangiste avait été complètement vaincu pendant la guerre civile, mais ses idées nationalistes ont essaimé dans diverses sectes libanaises. Dans le même temps, le nationaliste arabe Saddam Hussein invoquait des images, des symboles et des événements de l’histoire ancienne et préislamique de l’Irak.

L’explosion toute récente des télévisions arabes par satellite n’a pas servi à unifier les Arabes mais à les enfoncer encore plus dans leurs retranchements. Les points de différence ont été renforcées tandis que les points communs entre Arabes ont été rejetés avec constance, tout particulièrement dans les médiats arabes contrôlés par les Séoudiens (la majeure partie des médiats arabes est contrôlée directement ou indirectement par la famille royale séoudienne et ses affiliés dans le monde des affaires).

Les spectacles sportifs et la pléthore de concours musicaux ont été conçus pour mettre en relief les différences entre Arabes et inciter les spectateurs à se rallier derrière le drapeau de leurs pays. Les médiats séoudiens mènent toujours une bataille contre Nasse; l’humiliation subie par la famille royale séoudienne suite à sa politique n’a jamais été oubliée ni pardonnée.

Un document  qui avait divulgué à la presse états-unienne montrait que le Pentagone prévoyait de lancer une version irakienne du célèbre programme télévisé American Idol en vue de contribuer à instiller un sentiment de nationalisme irakien. Il est clair que ces rivalités sportives et artistiques ne sont pas aussi spontanées qu’on veut bien le croire.

Au contraire, elles résultent de décennies de mobilisation et d’agitation encouragée par les Etats derrière le drapeau de chaque pays arabe. Qu’elle se soit traduite elle-même en violence est à vrai dire une indication que le nationalisme qutri a fonctionné, jusqu’à un certain point.

Le culte du sport dans les médiats arabes est un autre facteur dans ce phénomène. Les sports sont une distraction inoffensive pour le peuple; les régimes aiment mieux que leurs peuplent regardent des spectacles sportifs plutôt que les scènes quotidiennes d’oppression et de carnage en Palestine, par exemple.

Une moindre attention à la politique

Cette culture des « arts » et du sport a été créée pour réduire la vigilance politique de l’opinion. Les médiats arabes consacrent énormément de temps et de ressources à la couverture du sport, singulièrement aux performances des équipes nationales.

Ce chauvinisme étroit qui associe la fierté nationale à la victoire des équipes nationales est devenu un élément de base des politiques de ces régimes.

La bataille sur Facebook entre amateurs de football Algériens et Egyptiens révèle à quel point la jeunesse arabe est réceptive au paradigme nationaliste. La performance des équipes a un effet d’image sur la réputation des régimes eux-mêmes.

Cela participe à expliquer pourquoi des princes de haut rang dirigent des équipes de football dans certains pays arabes. Saddam [Hussein] avait installé son propre fils à la tête du Comité Olympique Irakien. Et Jibril Rajub, un des anciens responsables de la sécurité de Yasser Arafat, dirige actuellement le comité palestinien du football.

Tout ce qui touche au sport est politique dans le monde arabe, ce qui rend le sport dangereux et potentiellement violent.


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