Turquie: le retour de flamme d’une politique syrienne désastreuse

Recep Tayyip Erdogan brigue le poste de président de la république turque, une ambition somme toute justifiée pour quelqu’un qui ne passe pas inaperçu sur la scène internationale.

A son actif, on considère généralement qu’il a placé l’économie de son pays sur de bons rails et mis en route un processus qui devrait aboutir à la paix avec les rebelles kurdes.

Il estime aussi avoir posé la Turquie en exemple de démocratie dont pourraient s’inspirer d’autres pays musulmans, notamment ceux qui ont été concernés par le fameux «printemps» arabe. Et c’est sa position sur les évènements dans la Syrie voisine qui est supposée démontrer la profondeur de l’engagement d’Erdogan en faveur de la démocratie dans les pays arabes : accueil de réfugiés syriens, soutien à la direction politique de l’opposition syrienne, bases de repli en territoire turc pour les milices syriennes, facilités pour l’entraînement et le renseignement.

Côté passif, si on veut bien considérer qu’une fois élu un chef de l’Etat doit incarner une figure rassembleuse, son bilan sera lourdement grevé par la mobilisation d’une partie importante de l’opinion déclenchée par un projet de construction d’un centre commercial sur un des rares espaces verts d’Istanbul, la capitale économique et culturelle du pays.

Je ne vais pas parler du bilan économique du gouvernement Erdogan. Il faut par contre souligner que les acquis de sa politique aussi bien avec les Kurdes qu’avec la Syrie ne tarderont sans doute pas à apparaître pour ce qu’ils sont en réalité : des échecs cuisants qui ne seront pas sans conséquences en Turquie même.

Pour comprendre ce que je veux dire, il suffit de parcourir Hürriyet, un journal turc indépendant du pouvoir qui nous propose ce titre aujourd’hui (traduit de l’anglais par Djazaïri) :

Les soldats turcs tirent des grenades lacrymogènes sur 2 000 contrebandiers à la frontière syrienne

 

Les soldats turcs ont tire des coups de semonce et utilisé des gaz lacrymogènes pour disperser une foule d’environ 2 000 contrebandiers qui essayaient d’entrer en Turquie depuis le territoire syrien,  a déclaré l’armée turque aujourd’hui.

Selon un communiqué écrit de l’état-major, des militaires ont lancé des avertissements au groupe [de contrebandiers] aussi bien en arabe qu’en turc, cependant le groupe a refusé de se disperser près de la ville frontalière d’Oğulpınar, dans la province méridionale du Hatay. 

Dans le même temps, un groupe de 350 muletiers dans un autre secteur à proximité ont jeté des pierres sur lés véhicules de patrouille de l’armée avant que les soldats tirent en l’air, a indiqué l’armée. La déclaration précise aussi qu’il n’y a pas eu de victimes. 

Cet incident est intervenu au lendemain de l’annonce par l’armée turque de l’utilisation par des soldats de gaz lacrymogènes pour disperser un groupe d’environ 1 000 contrebandiers également près de la ville frontalière d’ Oğulpınar.

Une réunion d’urgence pour évaluer les derniers développements à la frontière avec la Syrie se tiendra aujourd’hui au bureau du premier ministre à Ankara, rapporte le quotidien Hürriyet sur son site web.

La réunion sera présidée par le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan. Le chef d’état major, le général Necdet Özel, qui doit rencontrer Erdoğan à 16h30 participera aussi à la réunion, indique le journal.

2 000 contrebandiers! Autant dire que les autorités turques ne maîtrisent plus grand chose à leur frontière sud-est et que la situation devient de plus en plus problématique, une évolution dont la responsabilité incombe entièrement au pouvoir turc.

Parce que, avant de  s’allier avec la France, la Grande Bretagne et les Etats Unis pour attiser les flammes en Syrie, Recep Tayyip Erdogan et son ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoglu auraient dû réfléchir au fait que leurs « amis»  occidentaux sont protégés des conséquences immédiates de la crise syrienne par le simple fait qu’ils en sont éloignés par des milliers de kilomètres.

Erdogan et Davutoglu se sont en effet comportés comme quelqu’ un  qui attise le feu dans la maison de son voisin sans imaginer un seul instant qu’il accroît le risque que ce feu se propage dans sa propre maison !

Et le problème que vit aujourd’hui la Turquie à sa frontière sud-est risque de perdurer, quelle que soit l’issue du conflit en Syrie, que le régime en place l’emporte ou non :

C’est de fait un Etat dans l’Etat qui s’est constitué au Hatay sous les auspices d’un gouvernement turc qui aura sans doute bien du mal à faire rentrer dans sa boîte le «diable» qu’il a encouragé à combattre les autorités du pays voisin.

Ce «diable» ignore les frontières et pour lui, le Hatay fait partie de la Syrie [ou d’un Etat musulman à créer] et c’est là un point où il est d’accord avec Bachar al-Assad.

Mais à la différence de Bachar al-Assad, les takfiristes et autres «djihadistes» vont faire, et font déjà, comme si la frontière n’existait plus.

Si cette situation n’est déjà pas reluisante telle quelle, elle risque de s’envenimer aussi bien en cas de victoire que de défaite des «rebelles.»

En effet, en cas de victoire les rebelles parvenus au pouvoir à Damas (ou à Alep) revendiqueront officiellement la province du Hatay. En cas de défaite, ils seront contraints de refluer en masse dans la province où ils animeront une guérilla cette fois hostile au gouvernement turc.

Du côté de la question kurde, après une vague d’optimisme que je qualifierais de béat, les problèmes reviennent en force et passent aussi par la Syrie où les Kurdes essayent d’affirmer leur autonomie et semblent avoir repris le dessus sur les forces syriennes d’opposition armée, c’est-à-dire les divers mouvements djihadistes-salafistes-takfiristes dont une partie est affiliée à l’Armée Syrienne Libre (ASL) , ce qui ne laisse pas d’inquiéter le gouvernement turc ainsi qu’on peur le lire aussi dans l’édition de ce jour de Hürriyet  (traduit de l’anglais par Djazaïri): 

Le vice premier ministre Bülent Arınç a appelé les organisations kurdes en Syrie à ne pas se ranger du côté du régime d’al-Assad

 

Le vice premier ministre Bülent Arınç a appelé les organisations kurdes en Syrie à ne pas se ranger du côté du régime d’al-Assad et les a exhortés à soutenir l’opposition.

 Arınç a dit que le régime syrien cherchait à exploiter les Kurdes et d’autres groups de lé region du nord pour  s’en server de carte contre la Turquie. «Quand Assad s’en ira, et qu’un régime démocratique sera établi avec un parlement et des élections, alors tout le monde sera également représenté,» a déclaré Arınç  le 29 juillet sur TRT, une chaîne de télévision publique.

“Tout ce que nous demandons à la formation là-bas [les Kurdes du nord syrien] est de ne pas coopérer avec al-Assad. Devenez membres de l’opposition et n’essayez pas de prendre le contrôle [du territoire] par fait accompli [en français dans le texte] ,» a-t-i ajouté. 

 «Votre présence et des droits à une citoyenneté égale seront reconnus et une constitution sera rédigée après al-Assad. Si vous rangez du côté de l’opposition, vous éviterez de vous charger des péchés du régime,» a-t-il dit. 

Des responsables turcs ont rencontré la semaine dernière le chef du Parti de l’Union Démocratique (PYD), Saleh Muslim, et ils ont fait part de leurs vives préoccupations au sujet du «fait accompli» qui impose de facto une région kurde autonome dans le nord syrien.  

Il faut reconnaître qu’il est assez piquant, et même drôle, de voir un éminent dirigeant politique turc promettre joie et félicité aux Kurdes en Syrie quand on sait ce qu’il en est des Kurdes en Turquie.

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          Bülent Arınç

C’est que Bülent Arınç ne comprend pas, ou feint de ne pas comprendre, que les Kurdes ont un projet national. Et qu’en contribuant à affaiblir le pouvoir de Damas, le gouvernement turc a ouvert de nouvelles perspectives au mouvement national kurde à l’échelle de toute la région du Moyen Orient. 

C’est cette occultation ou non perception de l’aspect national de la question kurde qu’aborde Nuray Mert dans l’édition du 29 juillet de Hürriyet. Elle traite cette question avec les précautions de langage en vigueur quand on s’exprime sur la question kurde en Turquie et qu’on ne veut pas perdre son emploi ou être déféré devant les tribunaux. 

Le ‘fait national’ kurde

Par Nuray Mert, Hürriyet 29 juillet 2013 traduit de l’anglais par Djazaïri

 

Le principal problème dans la vie politique turque par rapport aux Kurdes, c’est que les “Turcs” ne peuvent en aucun cas admettre la perspective de voir les Kurdes se gouverner eux-mêmes. Les Turcs en général, et le gouvernement actuel en particulier, résistent à l’idée d’un « sentiment national » kurde et point final. Les Kurdes sont peut-être attardés mais le problème kurde est un «problème national» et cette réalité doit d’abord être reconnue. Sinon, les politiques de la Turquie concernant les Kurdes à l’intérieur et à l’échelle régionale ne déboucheront sur rien de positif. 

Récemment, ce sont les Kurdes de Syrie et leur Parti de l’Union Démocratique (PYD) qui est devenue la cible de la controverse. Au tout début, il y a un an, la Turquie avait réagi très sévèrement quand le PYD avait déclaré une sorte d’autonomie dans les régions kurdes. Même si la Turquie a adouci son discours contre les Kurdes de Syrie du nord et leur PYD, l’idée fondamentale selon laquelle les Kurdes ne devraient constituer aucune entité politique n’a pas changé.

Fait assez intéressant, la Turquie n’avait pas exprimé d’inquiétude quand les postes frontaliers avaient été conquis par les organisations islamistes radicales, mais s’est alarmée de la prise de ces positions par le PYD. Réagissant aux affrontements en cours entre les organisations islamistes radicales et le PYD le long de la frontière syrienne , le ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoğlu a présenté plusieurs exigences aux Kurdes syriens. Premièrement, ils ne doivent pas coopérer avec le régime. Deuxièmement, ils ne devraient pas constituer une entité de facto sur des bases ethniques ou sectaires,» a-t-il dit. En fait, pour l’instant, les Kurdes se sont arrangés sur la base de leurs propres décisions politiques pour éviter de collaborer avec le régime ; il semble donc qu’on n’a pas à leur faire la leçon sur ce point. Ensuite, les Kurdes luttent pour leurs droits et libertés en tant qu’entité politique qui se définit elle-même plus comme une nation que comme une ethnie. Enfin, ils n’ont pas l’air de rechercher une assistance de la Turquie pour définir leurs propres politiques, mais ils demandent simplement des relations amicales. Ce qui n’empêche pas la Turquie de ne pas renoncer à dire aux Kurdes ce qu’ils doivent faire.

Les Kurdes appellent maintenant à une conférence à Arbil pour mettre l’accent sur la «cause nationale» et «l’unité nationale.»  Ce sera la dernière de quatre conférences à se tenir dans le cadre du «processus de paix» et c’est Abdulah Öcalan qui l’avait proposée.  L’appel a été lancé au nom de trois dirigeants kurdes – Jalal Talabani, Masoud Barzani et Öcalan. Le PYD et le PKK seront représentés à la conférence en qualité de partis kurdes. En bref, ce sera une «conférence nationale» à part entière et la Turquie ne semble pas l’avoir compris. En fait, cette conférence va être le point d’orgue du «processus de paix» depuis qu’Öcalan a réussi é élever ce processus au niveau national [de la nation kurde, NdT]. Par ailleurs, la question des Kurdes de Syrie sera reconnue comme une parie de la «question nationale.» La Turquie devrait reconnaître ces faits, le plus tôt sera le mieux, au lieu de se bercer d’illusions avec sa politique futile de manipulations des acteurs politiques kurdes.

Hélas, sans même parler de reconnaître les faits, le processus de paix reste géré comme un jeu pour gagner du temps jusqu’aux élections. Le gouvernement considère encore le traitement de la question kurde comme un problème de citoyenneté égale, de quelques droits culturels et de gestes de courtoisie. C’est pourquoi le premier ministre et le gouvernement continuent avec insistance à exprimer une attitude très condescendante à l’égard des Kurdes et présentent le processus de paix comme un geste bienveillant de la part des Turcs et de leur gouvernement. Tant que le gouvernement et en fait, nous tous Turcs , refuserons d’admettre le fait que la question kurde est une question nationale [i.e. relative à la nation kurde], nous ne serons pas capables d’avancer.

A vrai dire, je ne suis pas pour le séparatisme kurde et les Kurdes ne semblent pas être pour non plus [ceci est le passage obligé pour ne pas perdre son emploi ou pour ne pas être traduit en justice, note de Djazaïri]. Il est parfaitement compréhensible que les Turcs désirent vivre dans les mêmes frontières que les Kurdes, mais c’est quelque chose qui vient encore s’opposer à leur appartenance nationale.

Nuray Mert est journaliste et maître de conférences à l’université d’Istanbul. Elle est dans le collimateur du premier ministre turc qui n’apprécie guère ses écrits, ce qui lui a coûté un emploi d’éditorialiste au journal Milliyet et l’animation d’une émission politique à la télévision. 

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Nuray Mert

On peut dire que Nuray Mert met les pieds dans le plat et met carrément en doute le sérieux politique du processus de paix engagé par les autorités d’Ankara avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK). 

Je partageais ces doutes  depuis le début, compte tenu  d’abord du fait que l’accord sur le processus de paix a été obtenu avec un Abdullah Öcalan prisonnier, ce qui n’est pas une démarche très saine d’autant que ce prisonnier n’a pas été libéré depuis. 

Une autre invitation au scepticisme tient au fait que le vocabulaire des autorités turques pour désigner les miliciens kurdes n’a pas changé et qu’il est toujours question de terroristes.

Comme on vient de le voir, ce scepticisme se lit ouvertement aujourd’hui dans la presse turque et il est lié, comme on l’a vu également aux évolutions sur le terrain en Syrie 

Et aujourd’hui, c’est Abdullah Öcalan en personne qui  vient donner du grain à moudre aux sceptiques :

Öcalan, le leader du PKK emprisonné menace d’abandonner le processus de paix, affirme sa soeur.

ISTANBUL – Doğan News Agency Hürriyet, 30 juillet 2013 traduit de l’anglais par Djazaïri 

 

Le chef emprisonné du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK illégal) Abdullah Öcalan, affirme qu’il quittera le processus de paix s’il continue à être sur «cette voie,» selon sa sœur Fatma qui s’est adressée à la presse suite à une visite [rendue à son frère] sur l’île d’Imrali [où il est détenu].

 

Öcalan a dit à sa soeur et à son oncle Süleyman Arslan qu’il « abandonnera si le processus de paix continue sur cette voie » et qu’il se «retirerait, et observerait simplement.»

Questionné sur ce qui gênait le leader du PKK incarcéré dans le processus, Fatma a dit aux journalistes qu’il était «gêné par le fait qu’il y avait une non paix.»

 

«Il est las de la prison maintenant. Ce n’est pas comme ça que ça devrait se passer,» a déclaré Fatma, ajoutant qu’ils avaient vécu un moment difficile à supporter «ce lieu clos» pendant une demi-heure où le dirigeant condamné doit purger sa peine.

Fatma a refusé d’entrer plus avant dans les détails de la conversation, observant que c’était “d’ordre familial”

Une demande de conférence de presse par öcalan a été rejetée par le gouvernement actuel pour des raisons d’ordre «juridique» selon le vice premier ministre Bülent Arınç.

Öcalan avait exprimé son souhait d’organiser un point de presse depuis sa prison sur l’île d’Imrali, exhortant le gouvernement à progresser plus vite vers l’étape suivante du processus de paix et d’avancer les discussions sur les réformes au 21 juillet, selon une déclaration rendue publique par le Parti de la Paix et de la Démocratie (BDP).

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Imrali est une île qui se trouve dans la mer de Marmara

 

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