Pour les Etats Unis, Alep est la bataille que l’armée syrienne ne doit pas gagner

mai 26, 2016

On lit assez rarement des analyses produites par des spécialistes russes des questions de politique internationale ou de défense. Raison de plus pour traduire cet article qui fait utilement le point sur la situation politique et militaire en Syrie.

Si le parti pris est clairement orienté en faveur des autorités russes et du gouvernement syrien, il me semble que l’article brosse néanmoins un tableau exact de la situation et des perspectives pour la Syrie.

On le reconnaîtra d’autant plus aisément qu’on aura compris que ce qui se passe en Syrie n’est pas l’affrontement entre une affreuse dictature (qu’on pense que le régime en place soit ou pas une affreuse dictature selon qu’on est pro régime ou pas) et des partisans de la démocratie. Et que les Etats Unis n’ont pas pour projet d’installer à Damas un gouvernement respectueux du droit.

L’importance de la bataille d’Alep

Par Alexander Kuznetsov, Strategic Culture (Russie) 25 mai 2016 traduit de l’anglais par Djazaïri

De rudes combats se poursuivent à Alep. Après la violation de l’accord de cessez-le-feu par l’opposition armée, les forces gouvernementales syriennes ont lancé une offensive pour encercler entièrement et prendre le contrôle complet de la partie occidentale de la ville qui est aux mains des militants.

Les forces anti-gouvernementales bombardent régulièrement les civils dans les quartiers chrétiens d’Alep et dans le district Cheikh Maqsoud qui est peuplé de Kurdes. Un résultat de cette nouvelle phase de la campagne militaire a été l’accroissement de l’influence des organisations djihadistes, en particulier du Jabhat al-Nosra. C’est cette organisation et ses alliés que la Turquie et les Etats Unis essayent de faire passer pour « l’opposition modérée » qui est supposée capable de vaincre l’Etat Islamique (Daesh). Mais quand on en vient à leurs méthodes pour éliminer leurs adversaires politiques et les Chrétiens, ces organisations islamiques radicales sont indiscernables.

Cheikh Maqsoud

Quartier Cheikh Maqsoud à Alep

Le leader d’al-Qaïda exhorte les militants “modérés” et “extrémistes” à s’unir.

On doit remarquer qu’encore une autre organisation djihadiste est apparue en Syrie en mars-avril de l’an dernier. Elle est connue sous l’appellation de Djeich al-Fatah. Cette organisation réunit Ahrar al-Cham et Jound al-Aqsa en plus du Jabhat al-Nosra. La plupart des experts considèrent Ahrar al-Cham comme étant une organisation salafiste-djihadiste du même type que le Jabhat al-Nosra qui a été inscrit par le Conseil de Sécurité de l’ONU dans sa liste d’organisations terroristes.

En 2015 , l’ancien chef de Ahrar al-Sham, Hassan Abboud, décrivait ainsi ses différences avec l’État Islamique: « La démocratie est une épée que ‘Occident tient au dessus dles autres nations. Elle est un moyen pour que seulement quelques personnes puissent contrôler une nation. Conformément à la charia, il y a plusieurs façons de choisir un dirigeant. Dans une monarchie, le successeur hérite de son titre. Dans d’autres sociétés qui observent les règles de la charia, le dirigeant est choisi par les hommes les plus sages et les plus respectables après consultation du peuple. Toutes ces méthodes sont légitimes. Nous reconnaissons que, idéalement, il devrait y avoir un calife et ses esclaves. Nos différences avec l’État islamique concernent des questions de forme, pas de substance. La proclamation du califat était prématurée et n’a pas été suivie par l’accomplissement de toutes les procédures institutionnelles ».

L’ancien leader de Ahrar al-Cham considère que contrer la “menace chiite” est la plus importante tâche à accomplir actuellement. Il affirme que « la faucille chiite est brandie autour de la Oumma islamique. Cette faucille safavide perse est l’obstacle principal à la restauration de sa gloire [de la Oumma] ». Le mot « faucille » doit bien entendu être entendu comme le « croisant chiite » – la coalition formée par l’Iran avec la Syrie et le Hezbollah. Cet intéressant adjectif « safavide » renvoie à l’Iran. L’Islam chiite devint la religion officielle de l’Iran sous la dynastie safavide (1506-1721), et les salafistes utilisent souvent ce terme quand ils parlent de l’Iran contemporain.

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Ayman al – Zawahiri

En attendant, Ayman al-Zawahiri, le chef de l’organisation terroriste Al-Qaïda, dont le Jabhat al-Nosra fait partie, a lancé un appel à tous les opposants au gouvernement syrien légitime pour leur demander de consolider leur unité face à l’offensive de l’armée gouvernementale syrienne dans le secteur d’Alep. «Soit vous vous unissez, soit vous mourrez », a déclaré le chef terroriste qui a salué le rôle du Jabhat al-Nosra et a farouchement critiqué le cessez- le –feu en Syrie. Le chef d’Al-Qaïda a exigé que les «vrais musulmans» de tous les pays concentrent leurs efforts sur le djihad en Syrie. Il affirme que «si les Moudjahidin ne s’unissent pas, c’est la défaite des mains des croisés russes et occidentaux qui les attend».

Hamza ben Laden, le fils d’Oussama ben Laden âgé de 23 ans, s’est lui-même allié au leader d’al Qaïda pour soutenir le Jabhat al-Nosra. Il affirme que « la Oumma islamique doit se concentrer sur le djihad en Syrie et resserrer les rangs en laissant derrière les désaccords du moment. »

La pseudo guerre de la Turquie contre l’Etat Islamique

Après ces événements, Ankara est devenu soudain méfiant à l’égard de l’Etat islamique en expansion dans le nord de la Syrie. Erdogan a non seulement annoncé son intention d’éliminer les miliciens de l’Etat Islamique du côté syrien de la frontière, mais il a également refusé d’écarter l’éventualité d’une participation des forces terrestres turques à des opérations localisées contre ce groupe terroriste. Le 6 Avril, une compagnie combattante composée de factions armées de Turkmènes syriens financés par les services de renseignement turcs, associée à plusieurs unités de Salafistes, a pris la ville d’al-Rai aux rebelles Etat islamique et menacé d’avancer vers Azaz, avant d’être repoussés le 11 avril par les djihadistes. Cela était compréhensible : les militants de Daesh prennent leur combat au sérieux – quand ils vont au combat, ils ne bluffent pas.

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Le corridor d’Azaz, vital pour le Jabhat al Nosra a été coupé par l’armée syrienne

Selon les informations fournies par le journaliste turc Burak Bekdil, après que Ankara  a officiellement rejoint la coalition anti-terroriste, le flux d’armes et d’explosifs qui passent par la Turquie vers les régions contrôlées par Daesh n’a non seulement  pas diminué, mais a même augmenté. L’an dernier, 2.500 tonnes de nitrate d’ammonium, 456 tonnes de nitrate de potasse, et 75 tonnes de poudre d’aluminium sont passées de la Turquie dans des régions sous contrôle terroriste. Tous ces ingrédients servent à fabriquer des engins explosifs artisanaux.

En dépit d’une série d’actions terroristes perpétrées par des partisans de l’Etat Islamique en Turquie, un tribunal turc a libéré le 24 mars sept membres de Daesh, dont un cadre militaire. Une telle clémence aboutit à des changements irréversibles dans la société turque. Selon des enquêtes d’opinion, près de 10 % des citoyens turcs (soit près de huit millions de personnes) ont une image positive de l’Etat Islamique et ne le considèrent pas comme une organisation terroriste. C’est une quasi garantie que le flux de nouveaux combattants  venant de Turquie pour intégrer les rangs de Daesh va se maintenir.

Qu’est-ce qui a précipité ce changement de comportement de la Turquie – un pays qui encore récemment était considéré comme le parrain officieux de l’Etat Islamique? En tout premier lieu, les Unités de Protection du Peuple Kurde en Syrie (YPG), qui entretiennent des liens étroits avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) ont récemment démontré leur capacité à remporter des succès militaires contre l’Etat Islamique. Deuxièmement, après les coups sévères infligés par l’aviation militaire russe, l’entente de la famille Erdogan avec Daesh pour le commerce du pétrole syrien n’est plus aussi profitable qu’elle l’était avant. Tout cela oblige Ankara à revenir sur sa cooperation avec l’Etat Islamique et à opérer un changement en travaillant avec le Jabhat al-Nosra et les organisations qui lui sont alliées.

Le changement de tactique d’Ankara à l’égard de la Syrie a l’entier soutien de Washington. La récente livraison par les Etats Unis à la Turquie de systemes de roquettes d’artillerie ultra-mobiles fait résonner le signal d’alarme. Ces systems sont capables de tirer des missiles à 90 kilomètres à l’intérieur du territoire syrien. Dans son interview du 10 mai dernier avec la correspondante de CNN Christiane Amanpour, le Secrétaire d’Etat américain John Kerry a averti la Russie de gros problems à venir si elle continuait à soutenir l’offensive du gouvernement syrien à Alep. Il observait que « la Russie a un intérêt à ne pas se retrouver enlisée des années en Syrie…  [et] devenir la cible de l’ensemble du monde Sunnite et d’avoir tous les djihadistes de la region cherchant à attaquer la Russie. »

Les Etats Unis sont prêts faire tout ce qu’il faut pour empêcher le gouvernement de Bachar al-Assad de se renforcer. Si les troupes gouvernementales obtiennent une victoire militaire dans la région d’Alep, environ 90 % du territoire syrien serait sous le contrôle du gouvernement légitime. Et ça ne fait pas partie des plans de l’Occident. Alors John Kerry menace de fixer une date butoir en août 2016 pour que la Russie aide à la formation d’un gouvernement de transition en Syrie, en affirmant que dans le cas contraire, les livraisons d’armes américaines commenceront à affluer dans les rangs de « l’opposition modérée. » Nous savons fort bien ce à quoi ressemble une « période de transition » à la mode américaine – nous l’avons vu en Irak et en Libye. Cette période a commencé en Irak après l’occupation américaine en 2003 et se poursuit à ce jour, accompagnée d’explosions incessantes à Bagdad, d’une corruption chronique et d’une guerre civile dans les provinces du nord du pays. En Libye, la « période de transition » s’est terminée par l’effondrement de l’Etat. Et c’est ce futur que les Etats Unis ont à l’esprit pour la Syrie. Les bons vieux plans n’ont pas changé.

Suleiman Baraka, chercheur d’étoiles prisonnier à Gaza

mai 16, 2016

Vous trouverez un article en français sur ce scientifique palestinien ici (l’article est tiré du journal libanais L’Orient le Jour).

Travailler pour la NASA emprisonné dans la Bande de Gaza

L’astrophysicien palestinien Suleiman Baraka collabore avec l’agence des Etats Unis sans pouvoir sortir de la Bande de Gaza à cause du blocus israélien. C’était hier le 68ème anniversaire de la Nakba palestinienne, la « catastrophe » qui a contraint à l’exil des centaines de milliers de Palestiniens avec la création d’Israël en 1948.

Par Isabel Pérez/Bande de Gaza – El Mundo (Espagne) 16 mai 2016 traduit de l’espagnol par Djazaïri

Son bureau à Gaza ne dispose pas des dernières technologies, ni même d’électricité 24 heures par jour, mais pour Suleiman Baraka, un astrophysicien palestinien qui a développé ses travaux ces dernières années à la NASA, le plus important est d’être près de sa famille et que le passage de Rafah avec l’Egypte ouvre de façon permanente.

Né sous l’occupation [Khan Younes ne sera occupé en réalité qu’en 1967, NdT]

Suleiman Baraka, né en 1965 à Khan Younes, dans le sud de la Bande de Gaza, n’a commencé à être attiré par la physique qu’à partir de son entrée à l’université. Les temps étaient troublés dans les territoires palestiniens occupés mais il n’avait pas renoncé à son rêve et il était parti étudier à l’université d’Abu Dis à Jérusalem.

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La Bande de Gaza

« Ma maison se trouve dans le plus grand camp de concentration du monde, la Bande de Gaza, » affirme Baraka depuis son bureau de l’université gaziote al-Aqsa. « En ce moment même, je devrais être à Vienne. Je suis membre de la Communauté Européenne de Physique Spatiale et nous tenons une assemblée. Je devrais être là-bas parce que je travaille sur des données spatiales de TIMAS, de la NASA, Cluster et MMS de l’Agence Spatiale Européenne (ESA) ».

Baraka n’avait pas pu profiter de la première bourse d’études que lui avait accordée une université australienne. Avec son sauf-conduit, il s’était retrouvé bloqué entre les frontières de Syrie et de Jordanie dans ses démarches pour obtenir un visa d’entrée en Australie.

Finalement, je suis allé en Libye où j’ai travaillé comme professeur. Quand mon père est décédé, je suis rentré à Gaza et, quelques temps après, les Israéliens m’ont arrêté et m’ont mis dans une prison connue sous le nom de « l’abattoir », raconte l’astrophysicien.

« L’abattoir » se situait en plein centre de la ville de Gaza et, comme on peut le deviner, on y pratiquait toutes sortes de tortures. Baraka y passa 64 jours d’agonie insupportable. « J’ai souffert de cauchemars pendant dix ans et j’ai eu des séquelles psychologiques, » ajoute-t-il.

Avec les accords d’Oslo, en 1993, le professeur Baraka est allé travailler dans le domaine des relations internationales auprès de l’Autorité Palestinienne.

« J’étais chargé des relations avec les Etats Unis depuis l’intérieur de la Palestine. Mais au moment du sommet de Camp David, j’ai décidé d’abandonner la politique. » Baraka avait passé quatorze années sans travailler comme physicien, et l’heure était venue de reprendre ses études et retrouver son rêve.

Collaborateur de la NASA et militant du BDS

« Il a obtenu un master en physique théorique à l’Université Islamique de Gaza puis un doctorat en Astrophysique à l’Université Pierre et Marie Curie en France, » explique Baraka. « Je ne voulais pas m’éloigner d’un millimètre de Gaza, mais quand le Hamas est arrivé au pouvoir et que les problèmes sont arrivé, je suis parti aux Etats Unis mais ma famille était restée dans la Bande. »

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Suleiman Baraka à l’université Mentouri (Constantine) en 2012

L’astrophysicien avait décroché un poste important à l’Institut National Aérospatial de la NASA, mais le bonheur s’évapora en 2008 avec la guerre à Gaza. La famille de Baraka vivait dans une maison située dans la zone frontalière de Bani Sahilan au sud du territoire. Quand l’armée israélienne pénétra dans la Bande de Gaza, elle bombarda des maisons dans ce secteur, dont celle de l’astrophysicien. Son fils de 11 ans mourut dans l’attaque israélienne.

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Juillet 2014: une femme palestinienne blessée par un bombardement sioniste prise en charge à l’hôpital de Khan Younès

« Sept maisons furent bombardées, seul mon fils mourut. Mon regret est de ne pas même avoir passé la moitié de sa vie avec mon fils, » dit en hochant la tête le professeur affligé. L’astrophysicien raconte comment, quand son fils fut assassiné dans le bombardement, « 120 universitaires rejoignirent le boycott d’Israël. »

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Khan Younès: mosquée al Abrar détruite par un bombardement sioniste en août 2014

« Je suis un militant du BDS, Boycott, Désinvestissement, Sanctions contre Israël. Je crois en la solution d’un seul Etat pour les Palestiniens et les Israéliens, » affirme-t-il. J’ai des collègues juifs qui m’ont présenté leurs condoléance quand mon fils est mort. Nous avons de l’eau, de la nourriture et de l’amour pour tous sur cette terre. Je crois en la solution d’un seul Etat pour les Palestiniens et les Israéliens. Juste hier, c’était le 68ème anniversaire de la Nakba palestinienne, la « catastrophe » qui a contraint à l’exil des centaines de milliers de Palestiniens avec la création d’Israël en 1948.

Soufisme, physique et paix au Moyen Orient

Malgré  son confinement dans Gaza, l’astrophysicien continue à travailler avec des membres de la NASA, de l’ESA et de Roscosmos (agence spatiale russe). « Nous essayons de résoudre des problèmes qui affectent les véhicules spatiaux, » explique-t-il. « Nous travaillons globalement et nous agissons localement. »

Il est le représentant local de l’UNESCO pour la promotion de l’astronomie dans l’enclave côtière. Quand on lui demande où il vivrait à part Gaza, il répond sèchement : « En Espagne. » Dans son bureau, deux télescopes donnés par les universités espagnoles sont soigneusement rangés dans des boîtes.

Quelque chose d’autre le rapproche de l’Espagne. « Je suis soufi. Je suis membre de l’ordre soufi Akbariyya de l’Andalou Ibn Arabi, » confie-t-il. Baraka aime faire des analogies avec les résultats d’une expérience scientifique pour expliquer la situation à Gaza. « Les mouches, comme les oiseaux ou les poissons se déplacent harmonieusement dans des conditions normales. On met quelques mouches sans une boîte et qu’on modifie des paramètres comme la pression, la température etc. On voit alors comment l’harmonie se brise, comment apparaît le chaos. »

Et sur l’amour et la paix au Moyen Orient, cet astrophysicien soufi de Gaza affirme ne pas être optimiste : « La paix n’a pas besoin d’armes, elle a besoin de compréhension, » dit-il.

Jaffa, architecture, histoire: la destruction et l’effacement d’une métropole palestinienne

mai 16, 2016

Le titre de l’article en anglais est « From Bauhaus to doghouse » et je ne suis pas du tout sûr de l’avoir traduit correctement. Mais bon, ce n’est pas vraiment grave puisque j’ai réussi à me dépatouiller avec le reste de l’article.

Nous sommes ici devant un compte rendu de lecture d’un livre écrit par Sharon Rotbard,  un architecte qui s’est intéressé aux mythes qui entourent le développement de la ville e Tel Aviv.

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Sharon Rotbard

Ce compte rendu donnent une idée explicite d’un processus qui a abouti à l’anéantissement de la ville de Jaffa, aujourd’hui banlieue de Tel Aviv mais jusqu’en 1948 métropole économique et culturelle de la Palestine.

Au passage, l’auteur écorne l’idée reçue selon laquelle la grande ville sioniste serait représentative de l’école du Bauhaus

Du Bauhaus au secret honteux

Un livre israélien déconstruit la mythologie qui entoure l’édification de Tel Aviv

The Economist (UK) 7 février 2015 | traduit de l’anglais par Djazaïri

White City, Black City: Architecture and War in Tel Aviv and Jaffa. By Sharon Rotbard. Translated by Orit Gat. Pluto Press; 244 pages; $24.95. [Ville blanche, ville noire: architecture et guerre à Tel Aviv et à Jaffa]

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En 1984, une petite exposition du Musée des arts de Tel Aviv avait voyagé à New York. « White City; International Style Architecture in Israel, A portrait of an Era » dépeignait Tel Aviv comme étant peut-être le meilleur exemple d’une ville style Bauhaus. Aucune exposition ne pouvait mieux résumer l’image d’Israël et de sa métropole moderne comme réalisation sur « une terre sans peuple pour un peuple sans terre. » Une série d’expositions et de livre avaient suivi, dont une intitulée « Maisons tirées du sable » qui reproduisait sur la première de couverture l’image frappante de Juifs européens portant costumes et chapeaux candidats à des parcelles sur des dunes vides. Stimulée par et stimulant la reconnaissance internationale, l’UNESCO proclamait Tel Aviv site du patrimoine mondial en 2004.

Pour Sharon Rotbard, un architecte né dans cette ville, c’est un travestissement. Trois architectes en activité à Tel Aviv dans les années 1930 étaient sortis diplômés du Staatliches Bauhaus en Allemagne, écrit-il dans « White City, Black City ». Les autres avaient étudié dans d’autres pays. Plus important, explique-t-il, le mythe ignore les liens de Tel Aviv avec sa cité mère, Jaffa, un port antique qui à l’époque de la naissance de Tel Aviv était le pôle urbain moderne de la Palestine, avec des cinémas et des imprimeries et dont la densité de l’habitat colorait littéralement la ville en noir sur les photographies aériennes.

Rotbard égratigne la façade de sa ville natale. Il décrit comment Tel Aviv a supplanté les orangeraies propriétés des Arabes et explique comment, pendant la naissance violente d’Israël en 1947-1948; les combattants des organisations paramilitaires juives s’étaient emparées puis avaient en grande partie rasé la ville d’où Tel Aviv avait émergé. Son récit de la croissance de Tel Aviv à partir d’un faubourg de Jaffa fondé en 1909 pour devenir une métropole dont la population s’était multipliée par 20 dans les années 1920 est saisissant.

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Cueillette des oranges près de Jaffa au début du 20ème siècle

Ses habitants, écrit-il, étaient pour la plupart de jeunes hommes juifs qui n’étaient pas moins idéologues que les colons actuels. Même leurs méthodes étaient souvent semblables. Ils fortifiaient des avant-postes pour rompre la continuité de l’espace de peuplement arabe. Leur premier axe de contournement, la rue Allenby, aujourd’hui un des grands axes de la ville, enveloppait le périmètre de Jaffa. Il donnait à Tel Aviv un accès à la mer mais réduisait aussi Jaffa à une enclave qui était effectivement coupée de son arrière-pays palestinien.

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Quai avec chemin de fer, port de  Jaffa à l’époque orttomane

En novembre 1947, l’ONU rendit public un plan pour diviser la Palestine entre un Etat juif et un Etat arabe. Jaffa devenait un isolat palestinien entouré de frontières juives. Dans les combats qui suivirent, les paramilitaires commandés par Menahem Begin, un habitant de Tel Aviv qui deviendra plus tard premier ministre d’Israël, faisaient dévaler dans les ruelles des barils bourrés d’explosifs sur les cafés de Jaffa et tiraient des obus de mortier sur les quartiers résidentiels. Au moment de la déclaration d’indépendance par Israël le 14 mai 1948, qui décida les armées arabes à intervenir, les Juifs avaient chassé de la ville les Arabes de Jaffa, n’y laissant que moins de 20 % de la population. Beaucoup de ces habitants arabes avaient été obligés de fuit par la mer. Pour la première fois depuis 5 000 ans, poursuit M. Rotbard, Jaffa « avait cessé d’exister comme entité urbaine et culturelle. » Une bonne partie de la médina [ville] arabe fut rasée au bulldozer et recouverte de végétation. Quelques monuments, dont certaines mosquées et des constructions datant des Croisés furent préservés, mais si vous vous promenez dans le Jaffa d’aujourd’hui, vous ne pourriez pas savoir que ce fut à une époque le centre économique et culturel de la Palestine arabe.

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Jaffa vers 1920

Les responsables municipaux traitèrent Jaffa comme un réceptacle pour des structures comme le quartier général de la police, des prisons et des déchetteries, ainsi que pour des gens mal vus comme les travailleurs immigrés. Par la suite, des quartiers entiers furent pavés et transformés en parkings. « Des villes comme Dresde, Berlin et Hiroshima ont toutes souffert de destructions exorbitantes pendant la deuxième guerre mondiale, mais toutes se sont relevées des cendres de la guerre pour redevenir des entités urbaines intactes et même dynamiques, » écrit l’auteur, tandis que Jaffa, soutient-il, a été éradiquée comme Troie.

L’armée a gardé quelques vestiges pour elle. D’autres ont été transformés en colonie pour artistes. La jeunesse bohême qui y vivait appelait les ruines de Jaffa « la grande zone » et en avait fait un lieu branché. Au cours d’un processus qui s’est accéléré depuis la première édition du livre de M. Rotbard en hébreu (il vient seulement d’être traduit en anglais), la promotion immobilière a rempli les espaces laissés vacants avec des projets de logements de luxe, repeuplant Jaffa avec une classe moyenne ashkénaze embourgeoisée dans des résidences au nom à consonance hellénique comme le Rocher d’Andromède ou dans des lotissements réservés aux Juifs religieux. « Les architectes, dans leurs actions et leurs œuvres, » conclut M. Rotbard, « sont ceux qui parachèvent l’occupation, la rendant irréversible. »

Pour des lecteurs peu familiers avec le langage acerbe des Israéliens ou avec leur infinie capacité à l’autocritique, c’est un texte passionnant. Les militants antisionistes vont se le procurer.  Tout comme les sympathisants d’une droite religieuse israélienne qui monte, trop contents de pouvoir accuser d’hypocrisie l’élite libérale de Tel Aviv .  Les colonies établies par les Juifs religieux dans les terres palestiniennes occupées après 1967, soutiennent-ils, ont été bien moins brutales que les dévastations subies par Jaffa.

A la fois éditeur et architecte, M. Rotbard pèse ses mots. « Les villes et l’histoire » , écrit-il, « sont construites de la même manière – toujours par le vainqueur, toujours pour le vainqueur et toujours selon la mémoire du vainqueur. » Pour lui, le surnom de « Ville blanche » évoque d’autres cités coloniales comme Alger (dont la Casbah a été laissée intacte – c’est faux, NdT). Mais elle est aussi blanche comme dans « le blanc de l’effaceur, le Tipp-Ex » ou dans les pieux mensonges [white lies en anglais].

Bob Campbell, tenace militant pro-palestinien de Middlesborough

mai 10, 2016

Bob Campbell est un militant travailliste britannique qui a de fortes convictions anticoloniales et qui les fait connaître, entre autres sur la question de Palestine ou sur la situation actuelle en Irak et en Syrie.

Comme d’autres il a défrayé la chronique de l’autre côté de la Manche par des prises de position très tranchées. Le dernier cas ayant été celui de l’ancien maire Ken Livingstone qui a évoqué les relations positives entre Nazis et sionistes. Ken Livingstone, qui a été suspendu du parti Travailliste est cependant resté ferme sur son propos qui est conforme à à la vérité historique.

Bob Campbell a pour sa part une présence sur Facebook où il dénonce ce qu’il considère être le lien de subordination à l’égard de l’entité sioniste de l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Daesh).

Bob Campbell

Bob Campbell

Ajoutons-y une image du criminel Benjamin Netanyahou se balançant au bout d’une corde, et nous avons là l’exemple parfait du nouvel antisémite qui n’est plus celui qui n’aime pas les Juifs mais celui que certains Juifs [ceux qui sont sionistes] n’aiment pas.

Bob Campbell, membre du Parti Travailliste dément avoir été suspendu suite à ses propos sur Israël et sur l’EIIL (Daesh)

C’est le dernier d’une série d’incidents antisémites présumés qui impliquent des membres du Parti Travailliste

Par Will Worley, The Independent (UK) 28 Mars 2016 traduit de l’anglais par Djazaïri

Un militant travailliste qui a affirmé que l’EIIL (Daesh) est contrôlé par l’Etat d’Israël souligne qu’il n’a pas été suspendu par le parti en dépit d’informations selon laquelle il en avait été exclu du fait de ses propos.

Bob Campbell, de Middlesborough, avait affirmé sur Facebook juste au lendemain des attentats de Bruxelles que « l’EIIL est dirigé par Israël. »

Le jour d’après, M. Campbell avait mis en ligne une image qui soutenait que Daesh n’avait pas attaqué Israël « parce que le chien ne mord pas sa propre queue. »

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Extraits: la France reconnaît la Palestine et elle est attaquée peu après par Daesh – deux fois! La Belgique organise une réunion pour débattre des droits humains des Palestiniens et est attaquée peu de temps après par Daesh.

Le Sunday Times avait relaté que M. Campbell avait été suspendu après la découverte de ces propos par le député de la circonscription Tom Bienkinsop qui a exigé une enquête.

Cependant, M. Campbell qui nie être antisémite, a déclaré à The Independent qu’il n’a pas été suspendu.

En plus des deux récents posts sur Facebook, M. Campbell a aussi publié des images comparant l’holocauste à la situation à Gaza, avec la légende « Holocauste, la suite… SVP, stoppez Israël. »

Il a aussi posté des images qui montrent le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou pendu à un arbre et un drapeau israélien modifié avec l’image d’un rat et les mots : « La vraie peste. »

Campbell a depuis démenti avoir posté l’image du rat.

« Je publie de nombreux posts pro-juifs mais je publie [aussi] des posts antisionistes, » dit-il.

Campbell est la dernière personne parmi une série de membres du Parti Travailliste accusés d’antisémitisme.

En mars de cette année, Vicki Kirby avait aussi été suspendue en attendant les résultats d’une enquête sur les messages antisémites qu’elle aurait diffusés sur Facebook.

Elle avait déjà été suspendue en 2014 pour avoir fait des commentaires agressivement anti-israéliens sur un réseau social.

Le maire travailliste de Bradford, Khadim Hussain, avait été suspendu pour des raisons semblables.

Le ministre des finances du cabinet fantôme John McDonnell a déclaré à The Independent que les membres du Parti Travaillistes professant des idées antisémites devraient être exclus définitivement.

« Pas question de me laisser berner. Des gens diront peut-être ‘J’ai changé ma façon de voir’ – Eh bien allez faire quelque chose dans un autre parti, » a déclaré M. McDonnell.

« L’antisémitisme est notre société, c’est pour ça qu’il relèvera la tête dans n’importe quelle partie de la société et nous devons être éternellement vigilants. »

Nous n’avons pu joindre personne avant publication au parti Travailliste pour s’exprimer sur cette affaire.

Dissolution de l’Etat national: la Turquie après la Syrie et l’Irak?

mai 9, 2016

Verda Özer est une spécialiste des relations internationales chercheur à l’Istanbul Policy Center (IPC) et qui collabore avec plusieurs publications dont le journal turc Hürriyet.

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Verda Özer

Son article que je vous propose en traduction veut contredire le vice-président des Etats Unis Joe Biden, et donc la ligne officielle de Washington, selon qui les Etats où son pays intervient pour « maintenir la paix » sont des structures artificielles et qu’il faut se préparer à leur éclatement en entités plus petites mais plus homogènes.

Ce serait par exemple en Syrie, une entité alaouite, une entité kurde et une entité sunnite, ces deux dernières étant réparties sur des portions de territoires de la Syrie et de l’Irak actuels.

Mme Özer a parfaitement compris que cette argumentation s’appliquait aussi à son pays, la Turquie.

C’est pour cette raison qu’elle a souhaité contredire Joe Biden en arguant du fait que nulle part il n’existe de frontières naturelles. Et en effet, contrairement à ce que certains ont pu apprendre à l’école, les Pyrénées ne sont pas une frontière naturelle de la France. Une frontière est uniquement un fait accompli de main d’homme et un fait de droit.

Cette précision de Verda özer peut être assimilée à un coup pour rien mais ce n’est pas le cas. Elle lui permet en réalité de formuler de manière diplomatique deux conseils à un gouvernement qui n’aime pas trop en recevoir.

Le premier est celui de se tenir à l’écart des conflits en cours en Syrie et en Irak, de crainte d’un effet déstabilisateur sur la Turquie elle-même.

Le deuxième est celui de ne pas tracer des frontières (forcément artificielles) à l’intérieur du territoire national. Mme Özer pense évidemment aux Kurdes de Turquie mais pas seulement car il existe en Turquie d’autres minorités qui pourraient trouver un intérêt à la défaisance de l’Etat turc tel qu’il est actuellement établi. Je parle ici de la  minorité syrienne de l’ancien wilayet d’Antioche (Antakya) et des Alévis, une importante minorité confessionnelle.

On verra bien ce que pèsent les avertissements distillés par des spécialistes comme Verda Özer face aux plans des Etats Unis qui consistent à favoriser et accompagner la fragmentation de la région pour peu qu’elle demeure dans un niveau d’instabilité à la fois gérable, non menaçant pour leurs intérêts et favorables à ceux de l’entité sioniste. Une politique étrangement conforme au fameux plan Yinon

Vous avez peut-être tort, M. Biden

Par Verda Özer, Hürriyet (Turquie) 7 mai 2016 traduit de l’anglais par Djazaïri

Les mots du vice-président des Etats Unis Joe Biden ont fait l’effet d’une bombe cette semaine. « Pensez à tous ces endroits où nous essayons de maintenir la paix. Ce sont des endroits où nous avons tracé des lignes artificielles, créé des Etats artificiels, constitués de groupes culturels, ethniques et religieux distincts et nous avons dit, ‘C’est pour vous ! Vivez ensemble ! », a-t-il dit.

L’endroit auquel il se référait principalement comme « artificiel » était l’Irak, étant donné qu’il a tenu ces propos dans l’ambassade américaine à Bagdad au cours de sa première visite en Irak depuis cinq ans.

Le même jour, le New York Times rapportait que les « officiels des Nations Unies à Bagdad ont discrètement commencé à étudier comment la communauté internationale pourrait gérer un éclatement du pays. »

Le moment de la visite de Biden et ces déclarations sont loin d’être des coïncidences. L’Irak a été littéralement mis en lambeaux. Et en premier lieu, le gouvernement central à Bagdad est complètement dysfonctionnel depuis février dernier. Aucun des ministères n’est en situation de pouvoir travailler.

La principale raison en est que l’opposition au premier ministre chiite Haider al-Abadi et à son gouvernement est devenue hors de contrôle à cause de sa politique sectaire et d’allégations de corruption. C’est pour cette raison que al-Abadi avait promis de formé un nouveau gouvernement constitué uniquement de technocrates le 9 février. Il a cependant été incapable d’y parvenir pour l’instant. Par conséquent, l’équilibre des pouvoirs dans le pays qui est façonné par les tendances sectaires s’est retrouvé complètement sens dessus dessous.

Ce qui indique fortement que le sectarisme va sonner le glas pour [le gouvernement d’] al-Abadi exactement comme ce fut le cas pour le premier ministre chiite Nouri al-Maliki en 2014. En d’autres termes, l’Irak ne va nulle part.

La tension ancienne entre Bagdad et Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, s’étale au grand jour. Les deux parties s’accusent mutuellement de ne pas respecter l’accord qu’elles avaient conclu le 2 décembre 2014 sur le partage des revenus du pétrole.

Ce qui à son tour, s’est transformé généralement en conflit entre Kurdes et Chiites à travers le pays. Il y a eu tout récemment une escalade dans les affrontements, particulièrement du côté de Kirkouk que Bagdad et Erbil se disputent depuis longtemps. En outre, les Turkmènes chiites combattent aussi aux côtés des milices chiites contre les Kurdes dans les zones de conflit. Dit autrement, les conflits ethniques et religieux sont devenus intriqués.

Par ailleurs, le fait que l’EIIL (Etat Islamique en Irak et au Levant, Daesh) soit leur ennemi commun ne change en rien la situation. Au contraire, la lutte contre l’EIIL a changé l’équation sur le terrain en faveur des Kurdes en étendant leur territoire d’environ 40 % depuis 2014, ce qui n’a fait qu’attiser la confrontation.

La tension Chiites – Sunnites, d’autre part, est omniprésente dans le pays depuis des dizaines d’années. Elle s’est pourtant encore aggravée à un tel point récemment que « l’opération de grande ampleur pour reprendre Mossoul » qui doit être lancée en septembre ou en octobre devrait, dit-on, interdire aux milices chiites d’accéder au centre-ville afin d’éviter tout affrontement éventuel avec les Sunnites qui sont majoritaires dans la ville.

Avec tout ça, les Chiites sont aussi divisés entre eux. Le leader religieux chiite Moqtada al-Sadr  a appelé avec de plus en plus de force à la démission d’al-Abadi. La même chose s’observe du côté du parti politique chiite d’al-Maliki, Dawa.

Compte tenu de tous ces éléments, l’Irak sera-t-il capable de combattre d’EIIL dans ces conditions ? En outre, l’EIIL lui-même n’est-il pas issu de la confrontation sectaire ? Il ne semble par conséquent guère possible de sauver à brève échéance l’Irak de Daesh et d’empêcher la dissolution de l’Etat à long terme.

La Syrie est pour sa part dans une situation de morte-vivante depuis un certain temps. La communauté internationale considère même sa dissolution comme plus probable et imminente que celle de l’Irak.

En novembre 2014, j’ai eu la chance d’avoir un tête-à-tête [en français dans le texte] avec Richard Haas, le président du Council on Foreign Relations (CFR), le think tank américain le mieux établi. Haas est un des plus éminents penseurs et concepteurs de politiques aux Etats Unis, ayant coordonné les politiques de Washington en Irak et en Afghanistan en des moments critiques.

Haas m’avait que « pour le moment, les Etats Unis préfèrent un Irak unifié, avec les Kurdes ayant une autonomie plutôt que l’indépendance. » Il considère cependant que ce n’est pas une perspective réaliste dans le futur parce que nous avons déjà franchi le point de non-retour aussi bien en Irak qu’en Syrie.

« L’avenir de la Syrie ne se situe plus dans le cadre de paramètres nationaux. Le pays est déjà partitionné. Al-Assad, ou quelqu’un comme lui, gouvernera la région alaouite, pas l’ensemble du pays. Les Kurdes auront une autonomie significative. El les Sunnites se débattront entre l’EIIL et différentes tribus, » avait-il expliqué.

Dans un tel scénario, les zones sunnites en Irak et en Syrie seraient à cheval des deux côtés de la frontière. La même chose pourrait se passer pour les zones kurdes. Et un tel changement fondamental de la carte de la région affectera certainement aussi la Turquie.

En réponse à ces vagues de désintégration, la Turquie doit se tenir hors de ces conflits dans toute la mesure de ses capacités et se préparer à tous les scénarios possibles. Plus important, elle doit faire valoir la paix et l’unité à l’intérieur de ses propres frontières.

Enfin et surtout, je voudrais en finit avec des histoires de « nature artificielle ». Existe-t-il quelque part une « frontière naturelle » ? Les frontières e tous les Etats nations du monde ont été tracées un jour d’une manière ou d’une autre. Ce qui importe vraiment c’est de ne pas en créer de nouvelles ; et au contraire d’effacer les frontières internes à nos territoires que nous tendons à créer nous-mêmes. Après tout, ce sont des frontières artificielles.

Disloquer la Syrie, pérenniser l’occupation du Golan

mai 8, 2016

Eric Margolis est un journaliste américain bien connu dont la longue et multiforme carrière inclut des années de collaboration avec les journaux canadiens du groupe Sun. Si l’essentiel de sa carrière est désormais derrière lui, il n’en continue pas moins à collaborer avec différents médias comme le Khaleej Times (Emirats Arabes Unis), Dawn (Pakistan) et TV Ontario.

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Eric Margolis collabore aussi avec Russian TV

Farouchement anticommuniste, ce membre de l’International Institute for Strategic Studies de Londres, très au fait des affaires du Moyen Orient et internationales en général porte un regard très critique sur la politique de son pays non seulement sur la question de Palestine mais aussi sur les troubles en Syrie.

Selon lui, la guerre en Syrie a été fomentée [instigated] par les puissances occidentales que sont la Grande Bretagne, les Etats Unis et la France en association avec l’Arabie Saoudite.

Et le conflit qui ravage la Syrie fait bien l’affaire de l’Etat sioniste qui ne se gêne pas pour intervenir discrètement en soutien de ceux qui combattent le gouvernement syrien et espère même en tirer un profit territorial et stratégique.

Vous vous souvenez du plateau du Golan?

par Eric Margolis, 30 avril 2016 traduit de l’anglais par Djazaïri

Pendant la guerre israélo-arabe de 1973, l’armée syrienne avait surpris Israël et s’était rapidement rapprochée des limites du plateau du Golan conquis par Israël pendant la guerre de 1967. Il semblait alors que l’infanterie et les blindés syriens allaient reprendre le Golan puis dévaler sur la Galilée en territoire israélien.

Les satellites de reconnaissance soviétiques avaient observé qu’Israël avait sorti des missiles à tête nucléaire Jéricho de 500 kilomètres de portée de leurs abris souterrains pour les installer sur des rampes de lancement. Au même moment, on observait Israël en train d’armer de bombes atomiques ses avions de combat F-4 (Phantom) de fabrication américaine sur la base de Tel Nof.

Convaincu qu’Israël était sur le point de se servir d’armes nucléaires contre l’Egypte et la Syrie, Moscou fit pression sur ces deux pays pour qu’ils freinent la progression de leurs forces. Damas, déjà à portée des tirs de l’artillerie israélienne du Golan, ordonna à ses unités blindées sur le Golan de stopper leur avancée, ce qui permit à Israël d’organiser une puissante contre-offensive et de reprendre les hauteurs stratégiques.

En 1981, Israël a officiellement annexé la portion de 580 Km2 du Golan qu’il occupe. Cette annexion illégale a été condamnée par les Nations Unies, les Etats Unis et les puissances européennes. Mais Israël est resté au Golan et y a installé 50 000 colons dans quelque 41 colonies financées par l’Etat.

Le monde semble avoir complètement oublié à quel point il a été proche d’une guerre nucléaire en 1973 pour le Golan. Le plateau du Golan était devenu un des premiers déclencheurs potentiels de guerre nucléaire avec le Cachemire, la trouée de Fulda en Allemagne et la zone démilitarisée, frontière entre les deux Corées.

La Golan a récemment refait surface dans les informations quand le premier ministre israélien d’extrême droite Benjamin Netanyahou a dit au président russe Vladimir Poutine que son pays ne rendrait jamais le Golan à la Syrie. Dans un discours prononcé peu de temps après, Netanyahou a fait le serment qu’Israël garderait le Golan pour « toute l’éternité ». Il avait aussi reconnu pour la première fois qu’Israël avait effectué des « dizaines » d’attaques sur la Syrie, de l’autre côté de la frontière.

Le long plateau de basalte a effectivement une grande valeur. Il s’étend du Mont Hermon avec son sommet enneigé à 2814 mètres au nord au lac de Tibériade et à la rivière Yarmouk au sud. Le Golan représente 15 % des ressources limitées en eau d’Israël et il recèle peut-être du pétrole et du gaz.

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Exploitation des eaux du Golan par le régime sioniste

L’artillerie israélienne positionnée sur le Golan peut frapper la capitale syrienne, Damas ; les capteurs électroniques israéliens surveillent Damas et tous les mouvements de troupes syriennes en contrebas. Ayant circulé dans une bonne partie du Golan, côté syrien comme côté israélien, je peux attester de son importance militaire remarquable et de la puissance de ses défenses.

Après la guerre de 1967, Israël a nettoyé ethniquement le Golan, en rasant au bulldozer son chef-lieu, Kouneitra, et en expulsant la presque totalité de ses 130 000 habitants arabes et druzes. Des colons juifs ont été amenés pour les remplacer. Les Etats Unis ont protégé Israël de l’action de l’ONU et de la protestation internationale.

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Avant 2011, Israël avait laissé entendre qu’il restituerait le Golan à la Syrie dans le cadre d’un accord de paix global – à condition que Damas cesse de soutenir les revendications des Palestiniens sur leurs terres perdues Mais une fois que la guerre civile en Syrie s’est opportunément déclenchée, on n’a plus parlé du Golan.

En fait, il est assez évident qu’Israël a nourri silencieusement le conflit syrien par un discret soutien logistique et en armement à ce qu’on appelle rebelles syriens « modérés » et en faisant du lobbying pour la guerre à Washington et dans les médias américains. Netanyahou a même dit – sans sourciller – qu’Israël ne pouvait pas restituer le Golan, ni même négocier, tant que le calme n’est pas revenu en Irak et en Syrie.

Il est clair que Netanyahou suit la grande stratégie élaborée par le fondateur de son parti de droite, le Likoud, Zeev Jabotinsky, un sioniste russe militant. Jabotinsky faisait valoir que les Etats arabes étaient une mosaïque fragile de tribus arabes inamicales [les unes à l’égard des autres].

Frappez les suffisamment fort, soutenait Jabotinsky, et ils se fragmenteront en petits morceaux, laissant Israël maître du Levant. La destruction de l’Irak et de la Syrie a confirmé la théorie de Jabotinsky.

Par conséquent, Israël est ravi de voir la Syrie, un de ses principaux ennemis, tomber en ruines suite à la guerre civile provoquée par les Etats Unis, la Grande Bretagne, la Turquie, l’Arabie Saoudite et la France. Damas n’est absolument pas en mesure d’exiger la restitution du Golan et le reste du monde s’en fiche.

La destruction de la Syrie en tant qu’Etat unitaire offre au gouvernement expansionniste Likoud maintes opportunités pour étendre son influence en Syrie – comme ce fut le cas pendant la sanglante guerre civile libanaise de 175 à 1990. Ou même d’enlever plus de territoire à la Syrie « pour protéger la sécurité d’Israël. »

Les paroles du père fondateur d’Israël, David Ben Gourion résonnent encore : l’Etat d’Israël est un projet en cours et ses frontières ne doivent pas être fixées, ni même définies. Notamment les frontières avec la Jordanie et la Syrie.

Syrie: « Ici Londres » ou la grande manip de l’information

mai 5, 2016

Un article qui en dit long sur une des facettes du conflit en Syrie qu’est la guerre de l’information/Propagande. La Grande Bretagne a une longue expérience dans ce domaine et ceux qui veulent s’en faire une idée agréablement peuvent lire le très beau roman de William Boyd, « La vie aux aguets » qui nous plonge dans la manipulation de l’information pendant la guerre de 1939 – 1945.

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Pour faire court, une bonne partie de l’information que nous distillent nos médias sur la situation en Syrie nous vient d’officines crées à l’instigation de puissances comme le Royaume Uni et financées par elles à des fins précises.

Qu’on y songe, j’écoutais ce matin sur France Info un reportage d’Omar Ouahmane sur la Syrie. Non seulement Omar Ouahmane ne s’exprimait pas depuis la Syrie, mais de Beyrouth, mais le contenu de son reportage était fait de propos tenus par John Kerry, de réactions de l’ONU et d’une citation de l’Office Syrien des Droits de l’Homme qui ne siège pas en Syrie mais en Angleterre et est une de ces officines dûment stipendiées par Londres.

Comment la Grande Bretagne finance la « guerre de propagande » contre l’EIIL (Daesh) en Syrie

Ian Cobain, Alice Ross, Rob Evans, Mona Mahmood, The Guardian (UK) 3 mai 2016 traduit de l’anglais par Djazaïri

Des sous-traitants du gouvernement animent avec efficacité un bureau de presse pour les combattants de l’opposition mais les communications cachent le rôle du Royaume Uni.

Le gouvernement britannique mène une guerre de l’information en Syrie en finançant des opérations médiatiques pour plusieurs organisations rebelles, sur le front étranger de ce que David Cameron a appelé « la guerre de propagande » contre l’Etat Islamique.

Cette campagne vise à améliorer la réputation de ce que le gouvernement appelle « l’opposition armée modérée », une alliance complexe et changeante de factions armées.

Décider quelles factions soutenir est risqué pour le gouvernement parce que de nombreuses organisations sont devenues de plus en plus extrémistes en cette cinquième année de guerre civile qui se poursuit.

Les sous-traitants recrutés par le ministère des affaires étrangères mais supervisés par le ministère de la défense (Ministry of Defence, Mod), produisent des vidéos, des photos, des émissions radiophoniques, des imprimés et des posts sur les médias sociaux avec les logos des organisations armées et ils animent avec efficacité un bureau de presse pour les combattants d’opposition.

Ce matériel est diffusé sur les médias audiovisuels arabophones et publiés en ligne dans aucune indication de l’implication du gouvernement britannique.

Comme le Guardian l’a relaté, l’Office de la Sécurité et du Contre-terrorisme du ministère de l’intérieur mène une action en parallèle à l’intérieur du Royaume Uni pour susciter un « changement de comportement et d’attitude » chez les Musulmans britanniques par la production « à une échelle et un rythme industriels » des messages anti-EIIL (Daesh).

Dans ces deux campagnes, celle menée à l’étranger et celle menées à l’intérieur, le rôle du gouvernement est souvent dissimulé. Les messages sont placés sous la bannière d’organisations apparemment indépendantes – des organisations communautaires au Royaume Uni et des groupes armés en Syrie.

Le Royaume Uni considère l’information comme un élément essentiel dans les conflits modernes. Le Mod a élaboré une doctrine qui envisage l’information comme « si abondante, puissante et incontournable qu’elle fait autant partie de l’environnement stratégique que le terrain ou la météo » et qui explique comment elle devait être gérée à travers des « communications stratégiques. »

L’action propagandiste du Royaume Uni pour l’opposition syrienne armée a commencé quand le gouvernement a échoué à convaincre le parlement de soutenir une action militaire contre le régime Assad. A l’automne 2013, le Royaume Uni s’est embarqué dans un travail en coulisses pour influer sur le cours de la guerre en façonnant la perception [par l’opinion] des combattants d’opposition.

Les documents contractuels [avec les sous-traitants] examinés par le Gardian montrent que le gouvernement semble voir ce projet comme une manière de garder un pied dans le pays en attendant la possibilité d’une plus grande implication militaire britannique offrant « la capacité de se projeter dans l’espace stratégique [le territoire syrien, NdT] au moment où l’occasion se présentera. »

A travers son Conflict and Stability Fund, le gouvernement dépense 2.4 millions de Livres sterling (3 millions d’euros) pour des sous-traitants privés qui travaillent depuis Istanbul pour fournir des « communications stratégiques et des opérations médiatiques en soutien de l’opposition armée syrienne modérée ».

Le contrat s’inscrit dans un effort propagandiste plus large centré sur la Syrie, d’autres éléments cherchant à promouvoir « les valeurs modérées de la révolution » et à contribuer à façonner un sentiment d’identité nationale syrienne qui rejettera aussi bien le régime Assad que Daesh.

Les documents appellent les prestataires à « sélectionner et à  former un porte-parole capable de représenter toutes les organisations de l’opposition armée modérée en tant que seule voix unifiée » et à animer 24/24 un « bureau central des médias de l’opposition armée modérée » avec « une capacité de production de médias. » Une source britannique au fait des contrats en cours explique que le gouvernement contrôlait ce qui est pour l’essentiel un « service de presse de l’Armée Syrienne Libre. »

Le contrat pour soutenir l’opposition armée modérée a été détenu brièvement par Regester Larkin, un consultant en matière de communication internationale, chez qui il était géré par un ancien lieutenant-colonel de l’armée britannique qui avait aussi travaillé comme spécialiste de la communication stratégique au ministère de la défense. Il a créé une compagnie baptisée Innovative Communications & Strategies, ou InCoStrat, qui a repris le contrat en novembre 2014, a déclaré au Guardian un porte-parole de Regester Larkin.

Un porte-parole d’InCoStrat a confirmé: « InCoStrat fournit un soutien en matière de média et de communication à l’opposition syrienne modérée pour aider les Syriens à mieux faire connaître la réalité de la guerre et ceux qui y sont impliqués. »

Les deux entreprises ont souligné l’étroite supervision de ce travail par le gouvernement britannique. Le membre d’une des entreprises a aussi parlé d’un « contrôle serré » avec des agents du ministère de la défense et du contre-terrorisme qui rencontrent les sous-traitants jusqu’à trois fois par semaine. « Ils avaient le dernier mot sut tout, » affirme notre source.

Une bonne partie du matériel élaboré dans le cadre de ces contrats est de la propagande de guerre au jour le jour, destinée à des audiences syriennes civiles et militaires. On y trouve des bulletins d’information sur des engagements militaires victorieux, ou des vidéos de combattants de l’opposition qui distribuent de la nourriture.

Certains médias ont cependant une fonction militaire supplémentaire, expliquent deux sources familières des projets. Par exemple la vidéo d’un missile sol-air portatif détruisant un hélicoptère du régime signale à ceux qui se trouvent en Syrie que le groupe est bien armé et est efficace. Mais elle adresse aussi un message à ceux qui arment le groupe. « C’est une bonne opération de relations publiques en direction du Pentagone », explique notre source.

Une porte-parole du ministère de la défense a souligné que les organisations que soutient le Royaume Uni sont modérées. Mais identifier quelles organisations sont réellement modérées est une tâche risquée étant donné qu’elles peuvent commettre des actes inacceptables ou s’allier à des organisations considérées comme trop extrémistes.

Les documents contractuels consultés par le Guardian énumèrent plusieurs « unités de taille intermédiaire » comme exemples de groupes considérés comme appartenant à « l’opposition modérée armée ». On y trouve le Harakat al-Hazm, qui a reçu une assistance militaire des Etats Unis, et le Jaysh al-Islam, une organisation signalée comme ayant été constituée avec le soutien des Saoudiens.

Mais six mois avant la rédaction de ces documents en novembre 2014, Human Rights Watch avait identifié le Jaysh al-Islam comme étant le responsable probable de l’enlèvement de quatre militants des droits de l’homme en décembre 2013. On considère généralement que ces quatre militants ont été assassinés. L’organisation a aussi été critiquée pour s’être servie de civils comme boucliers humains et avoir diffusé en juin une vidéo qui montre l’horrible assassinat de 18 combattants de Daesh faits prisonniers, un crime de guerre selon la convention de Genève.

Le gouvernement [britannique] a d’abord nié que cette organisation était référencée [comme modérée, NdT] dans son cahier des charges. Il a par la suite reconnu qu’elle était mentionnée mais a affirmé qu’elle était référencée dans le document dans le cadre de la présentation par d’autres organisations de l’opposition armée modérée.

Une porte-parole du ministère de la défense a déclaré : « Jaysh al-Islam n’a jamais reçu aucune assistance de la part du ministère de la défense, de l’office du Contre-Terrorisme ni d’aucun prestataire qui travaille pour le compte du gouvernement de Sa Majesté. Tous ceux qui reçoivent notre assistance ont fait l’objet d’une évaluation rigoureuse pour avoir l’assurance qu’ils ne sont impliqués dans aucune activité extrémiste ou violation des droits de l’homme. »

Une source indique que des sous-traitants ont apporté un soutien média à Harakat al-Hazm, mais l’organisation a disparu en mars 2015 et des armes, dont des missiles antichars fournis par les Etats Unis sont passées entre les mains du front al-Nosra, une organisation qui a fait allégeance à al Qaïda.

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Missile antichar Tow d’origine américaine

Une porte-parole du ministère de la défense a déclaré : « Le Royaume Uni soutient depuis longtemps l’opposition modérée en Syrie, qui fait face à la fois au régime tyrannique d’Assad et à l’idéologie nocive et meurtrière de Daesh [EIIL]. »

Equipe de reportage: Ian Cobain, Alice Ross, Rob Evans, Mona Mahmood, Nick Fielding et Safak Timur

Les Panama Papers, l’argent sale et le budget militaire des Etats Unis

avril 17, 2016

Je ne pensais pas publier quelque chose sur les Panama Papers et voilà que je m’y mets!

C’est que j’ai trouvé un article, une interview radiophonique en fait, vraiment intéressant.

En effet, si beaucoup de choses ont été dites sur les Panama Papers, on parle moins de la raison d’être des mécanismes financiers qu’ils mettent (une fois de plus) en lumière. Sauf pour nous dire qu’il faut trouver les moyens de mettre un terme à l’existence de paradis fiscaux. Même le G20 s’en est fâché, c’est dire!

Il n’empêche que le cabinet juridique Mossack Fonseca d’où proviennent les documents qui ont mis en émoi la planète ne fera pas l’objet de poursuites judiciaires… Au contraire, le parlement européen vient même d’adopter un texte législatif qui « permettrait à un « Mossack Fonseca » de poursuivre les journalistes qui publient ses documents ».

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Jurgen Mossack et Ramon Fonseca, dirigeants du cabinet juridique panaméen Mossack Fonseeca

Ce qu’explique Michael Hudson dans l’interview que je vous propose, c’est que loin d’être des anomalies, ces paradis fiscaux s’inscrivent dans un modèle de financement de l’économie américaine qui s’est mis en place à l’époque de la guerre du Vietnam afin que le pays puisse faire face aux dépenses induites par la guerre en Indochine et éviter l’effondrement du dollar, cette question des dépenses militaires restant aujourd’hui encore centrale aux Etats Unis.

Ce modèle de financement a de manière consciente ouvert la voie à des mécanismes qui permettent d’attirer dans le système bancaire des Etats Unis des capitaux en provenance du crime organisé ou de dictateurs, une criminalisation de la finance qui est d’abord la conséquence de sa militarisation.

Précisons que Michael Hudson n’est pas un gauchiste illuminé, mais un spécialiste de la finance qui a travaillé dans une grande banque américaine et est aujourd’hui enseignant-chercheur à l’université du Missouri. Sa fiche Wikipedia vous en dira plus sur son pedigree vraiment impressionnant.

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Michael Hudson

Panama – un sanctuaire du blanchiment pour l’argent de la guerre

par Yves Smith, Naked Capitalism (USA)  15 avril 2016 traduit de l’anglais par Djazaïri

Dans ses posts sur Mossack Fonseca, Richard Smith a expliqué qu’un des tests qui permet de savoir si les journalistes ont exhumé tous les cadavres du placard consiste à observer s’ils discutent de la place des compagnies pétrolières et gazières dans le jeu de la finance à Panama. Michael Hudson donne un éclairage historique important sur les us et abus de Panama par les sociétés américaines dans cette interview sur Real News Network.

Sharmini Peries vous parle depuis Baltimore.

En l’espace d’une semaine, les 11 millions de documents publiés sous le nom de Panama Papers par l’International Consortium of Investigative Journalists sont devenus familiers à tous. Les documents proviennent du cabinet juridique panaméen Mossack Fonseca qui a participé à la création de comptes offshore pour des dirigeants parmi les plus riches et les plus puissants afin qu’ils puissent blanchir de l’argent et échapper au fisc.

Mardi, la police panaméenne a effectué une perquisition dans les locaux de Mossack Fonseca à la recherche d’autres documents attestant d’activités illicites. Mais que s’attendent-ils à trouver, étant donné que nous savons depuis un certain temps que les comptes offshore sont utilisés aux fils d’évasion fiscale par le secteur de la banque, essentiellement des escrocs en col blanc, dans des institutions comme le Crédit Suisse et autres? Mais qui est réellement derrière la création de ces mécanismes et ces brèches qui permettent l’évasion fiscale?

Notre nouvel invité, Michael Hudson, affirme qu’un paradis fiscal a été créé à cette fin au Panama par certains secteurs de notre économie. Michael Hudson est en ligne avec nous depuis New York. Michael est un chercheur et professeur de sciences économiques à l’université du Missouri à Kansas City, et il a été économiste chargé des bilans financiers à la Chase Manhattan Bank. Il est l’auteur de nombreux livres dont un des plus récents est « Killing the Host: How Financial Parasites and Debt Bondage Destroy the Global Economy » (Tuer l’hôte: comment les parasites financiers et le service de la dette détruisent l’économie mondiale). Merci d’être avec nous Michael.

MICHAEL HUDSON: C’est un plaisir, Sharmini.

PERIES: Michael, commençons par une histoire rapide de la création du Panama et comment il a été acheté à la Colombie par les Etats Unis, et la pertinence de cette histoire vis-à-vis des Panama Papers.

HUDSON: Eh bien, Panama a pour l’essentiel été détaché de la Colombie pour y creuser un canal. Il a été créé d’une manière assez semblable au Liberia. Ce n’est pas vraiment un pays, au sens où un pays a sa propre monnaie et son propre système fiscal. Panama utilise le dollar américain, comme le fait le Liberia.

La vraie histoire n’est pas sortie des Panama Papers. Les journalistes se sont naturellement intéressés sur le blanchiment d’argent par des criminels. Mais Panama n’avait pas été conçu pour blanchir de l’argent. Il avait été conçu pour blanchir des bénéfices – principalement ceux des industries du pétrole, du gaz et des mines.

On a depuis longtemps observé que le Panama et le Libéria ont des « pavillons de complaisance »; Les navires pétroliers et minéraliers s’immatriculent sous les pavillons du Liberia et du Panama, ou de tel autre pays qui fonctionnent avec le dollar US et non leur propre monnaie.

Je me suis rendu compte de cela pour la première fois il y a environ 40 ans, alors que je faisais une étude des bilans financiers de l’industrie pétrolière. Je suis allé chez Standard Oil dont le trésorier m’avait présenté le rapport financier de son entreprise. Je lui avais dit que je n’arrivais pas à comprendre si la Standard Oil et les autres compagnies pétrolières faisaient leurs bénéfices dans l’amont avec la production de pétrole ou dans l’aval avec la raffinage et la distribution. Et il m’avait dit, « Nous vendons le pétrole que nous achetons en Arabie Saoudite ou au Proche Orient à des prix très bas à la compagnie de transport maritime pétrolier dont le siège social se trouve au Liberia ou au Panama. » Il n’y a pas de fiscalité sur le revenu dans ces pays parce que ce ne sont pas vraiment des pays. Les compagnies pétrolières vendent ensuite le pétrole brut aux distributeurs en aval en Europe ou aux Etats Unis – avec une marge bénéficiaire très très élevée.

La marge est si élevée qu’il n’y a pas de place pour faire quelque profit que ce soit avec les raffineries ou les stations-service qui vendent le pétrole. C’est pourquoi les compagnies pétrolières ne payent rien au fisc en Europe. Elles ne payent pas non plus d’impôt sur les bénéfices au  gouvernement des Etats Unis. Tous leurs gains sont comptabilisés dans le secteur des  navires pétroliers qui sont immatriculés dans des pays qui ne taxent pas les bénéfices.

Je lui avais dit que j’avais regardé les rapports financiers de la Réserve Fédérale et le Treasury Bulletin. J’ai vu ici l’Europe, ici l’Amérique Latine, ici l’Afrique et l’Asie. Je n’arrive pas à savoir où se trouvent les rapatriements de bénéfices.

Il m’avait dit de regarder la toute dernière ligne à droite dans les tables par pays. Elle est intitulée « International ». J’ai demandé que tous ces pays en Europe et ailleurs étaient ‘linternational. Il m’avait expliqué que « International » était une catégorie particulière pour ce qui en réalité faisait partie des Etats Unis à l’étranger. Ce sont les centres bancaires offshore – Panama, Liberia, etc.

J’ai donc compris que, à la base, Panama, et par conséquent les compagnies panaméennes, avaient été initialement mis en place pour immatriculer les bateaux pétroliers et minéraliers de sorte à faire apparaître que tous leurs profits venaient du transport du pétrole, ou du cuivre ou autres minéraux, en provenance de pays du tiers-monde à destination de l’Europe et des Etats Unis.

Les Etats Unis s’en sont accommodés. L’industrie pétrolière a ainsi été exonérée d’impôts depuis les années 1920. Quand l’impôt sur le revenu a été créé en 1913 ou 1914, il avait pour fonction de capture les rentes économiques. Mais les plus gros extracteurs de rente, pétrole, gaz et minerais, s’en sont tirés par l’évasion fiscale.

PERIES: Michael, vous avez indiqué dans un de vos articles que vous aviez été approché par un agent du Département d’Etat en 1967. Dites-nous en plus sur cette expérience.

HUDSON: C’était quelqu’un qui avait travaillé pour le Département d’Etat et était parti travailler pour la Chase Manhattan Bank. Le problème qu’avaient les Etats Unis dans les années 1960, c’était la guerre du Vietnam. Tout le déficit de la balance des paiements des Etats Unis dans les années 1950 et 1960 jusque au début des années 1970 était lié aux dépenses militaires à l’étranger. Soit le dollar baissait, soit les Etats Unis devaient vendre de l’or. C’est ce qui avait amené finalement Nixon à découpler le dollar de l’or en 1971, ce que les Etats Unis s’étaient efforcé d’éviter pendant des années.

Le Département d’Etat était donc venu à Chase pour dire qu’il fallait imaginer un moyen quelconque de trouver suffisamment de dollars pour éponger le déficit militaire. Il avait trouvé le moyen de le faire. C’était de faire des Etats Unis la nouvelle Suisse du monde. On m’avait demandé d’estimer le montant des capitaux criminels dans le monde. Combien gagnaient les trafiquants de drogue, combien gagnaient les criminels pris ensemble, combien d’argent les dictateurs avaient-ils planqué. Quelle partie de ces sommes vont en Suisse, et comment les banques américaines peuvent-elles faire venir cet argent aux Etats Unis?

Le résultat final a été que le gouvernement des Etats Unis est allé voir Chase et les autres banques pour leur demander d’agir en bons citoyens américains et de rendre l’Amérique sûre pour les criminels du monde entier, de mettre leur argent en sûreté et soutenir le dollar par la même occasion.

Auparavant, on avait demandé à Chase de créer une banque à Saigon pour que les soldats et d’autres personnes n’aient pas à utiliser les banques françaises qui transféraient l’argent en France pour que le Général de Gaulle l’échange contre de l’or. Chase avait répondu OK, nous allons participer à la mise en place de banques.

D’autres banques ont fait ça, pas pour échapper aux lois, pas pour enfreindre la loi au départ, mais pour agir en bons citoyens et attirer des capitaux douteux venus de partout dans le monde. La même chose s’est passée avec les Indes Occidentales Britanniques – les Iles Cayman. Elles avaient déclaré leur indépendance, pas pour devenir de vrais pays, mais pour attirer des capitaux en fuite vers l’Angleterre. Elles rejoignaient l’empire comme colonie qui pouvait servir d’intermédiaire pour le blanchiment d’argent. L’idée était de faire en sorte que tout cet argent aille aux Etats Unis ou chez leur allié britannique.

Tout ce contexte peut être aisément reconstitué. Si vous regardez l’argent qui va au Panama et dans d’autres centres bancaires de la Caraïbe, rien de cet argent ne reste sur place. Il devient un « passif des Etats Unis au Panama » ou dans d’autres centres bancaires – principalement dans des succursales de banques américaines dans ces régions.

PERIES: Michael, il y a une question que je voudrais vous poser. Ces derniers jours, beaucoup de questions ont été soulevées sur le fait que peu d’Américains ou même de Canadiens sont cités dans les documents rendus publics. Certains supposent que c’est parce que les Etats Unis n’ont pas besoin de paradis fiscal parce qu’ils en sont un. Des Etas comme le Wyoming, le Dakota du Sud et le Nevada sont considérés comme la nouvelle Suisse de l’évasion fiscale. Expliquez-nous comment ça marche, parce que tous est entremêlé.

HUDSON: On n’a normalement pas seulement un ou deux, mais trois ou quatre centres dans un circuit financier (veil of tiers). L’idée est de ne pas mettre l’argent directement aux Etats Unis. Imaginez que vous êtes un kleptocrate russe ou ukrainien, et que vous voulez prendre un milliard de dollars pour les mettre en lieu sûr. Vous n’allez pas directement les placer dans une société du Delaware ou du Wyoming. L’argent finira là-bas. Mais si vous l’y mettez directement, alors le gouvernement US et la banque vous diront, « Attendez une minute. Voilà qu’on a le président de l’Ukraine avec un milliard de dollars dans notre système bancaire. »

Alors ce que vous devez faire, c’est blanchir l’argent. Comme avec le cartel colombien de la drogue. Ils ne vont pas placer les bénéfices du cartel colombien de la drogue dans une banque du Delaware sous leur nom. Il doit passer par certaines étapes. L’argent sorti de Russie ou d’Ukraine va dans une banque lettonne, surtout par les banques de Riga. J’ai rencontré des personnes à Riga, des Américains dont l’activité consiste à mettre en place jusqu’à 30 sociétés pour le blanchisseur d’argent. Ils envoient ensuite l’argent, disons aux Iles Cayman. Des Iles Cayman, l’argent va au Panama. Et alors il quitte le Panama, son origine étant déjà masquée, pour finir en bout de chaîne dans une société au Delaware.

Si vous regardez les statistiques de balances des paiements, vous verrez des passifs dans les succursales des banques au Panama, dans Indes occidentales Britanniques ou ailleurs, qui sont dus à la maison mère aux Etats Unis. Vous pouvez aussi regarder et voir combien de valeurs boursières américaines, combien de bons du Trésor, combien de dépôts bancaires américains viennent de ces îles. Leur magnitude est si énorme que c’est elle qui a soutenu le dollar.

C’est le Congrès [les deux chambres parlementaires] qui est derrière tout ça. Dans les années 1960, il a reconnu que, à la base, les criminels sont les personnes les plus liquides au monde. Ils ne veulent pas attacher leur argent et leurs biens, parce que des biens peuvent se voir, c’est visible. La finance, dans les bilans comptables, est appelée « invisibles ». Si vous êtes un criminel, vous voulez que vos finances soient invisibles afin qu’elles soient en sécurité. Et l’investissement le plus sûr, ce sont les bons du Trésor américain.

Il y a alors eu une débat au Congrès dans les années 1960; Voulons-nous prélever 15 % de taxes sur les bons du Trésor, spécialement quand ils sont acquis par des étrangers? Il avait été relevé que la plupart des étrangers qui détiennent des bons du Trésor sont en fait des criminels. Alors le Congrès a dit que nous avions besoin de l’argent criminel. Nous ne prélèverons pas de taxes criminelles. Nous allons exonérer de taxes le crime. Nous allons taxer l’industrie américaine, nous allons taxer le travail américain, mais pas les criminels étrangers parce que nous avons besoin de leur argent. Alors nous n’allons pas taxer ce qu’ils détiennent via leurs comptes fiduciaires dans le Delaware, qui était le lieu principal à l’époque, à New York ou dans les succursales londoniennes des banques américaines. Les succursales des banques américaines à Londres ont été les principaux déposants uniques et sources de revenus et de croissance dans les années 1960 pour Chase, Citibank et d’autres. On appelait cet argent eurodollars. Les eurodollars qui affluaient dans ces succursales venaient en bonne partie du commerce de la drogue et d’armes ainsi que des dictateurs en Afrique et ailleurs.

Donc, sous la pression des Etats Unis, le système bancaire international a été organisé pour faciliter le blanchiment d’argent venu de la drogue. La raison pour laquelle les Américains et les Canadiens sont peu présents dans les registres de Mossack Fonseca est que son rôle était d’organiser le blanchiment d’argent pour des étrangers, pour cacher la façon dont ils obtiennent de l’argent. Mais l’industrie pétrolière ne se cache pas. L’industrie pétrolière déclare tous ses revenus, et l’industrie minière déclarent tous les revenus qu’elles tirent des compagnies de navigation libériennes ou panaméennes. Mais comme le Panama et le Liberia n’ont pas d’imposition sur le revenu, ces revenus ne sont pas assujettis à l’impôt. C’est du vol légal et sans bavure d’argent qui aurait dû aller au percepteur, exactement comme le sénateur de Californie Hayakawa avait dit le vol du Panama à la Colombie par les Etats Unis avait été légal et sans bavures.

PERIES: Wow: La grande question ici dans toutes ces discussions et fuites est de savoir quelles solutions à ce problème, et sont-elles réalisables?

HUDSON: Eh bien, la solution est de taxer les entreprises sur les bénéfices obtenus dans le monde entier. Si vous savez qu’une compagnie américaine comme Standard Oil, Exxon maintenant, fait X milliards de bénéfices, vous décidez simplement que peu importe si vous les déclarez aux Etats Unis ou au Panama. Nous allons traiter les revenus que vous déclarez pour vos compagnies maritimes panaméennes comme s’ils avaient été réalisés ays Etats Unis et nous allons les taxer selon les taux en vigueur aux Etats Unis.

Pourtant, voilà pourquoi il n’y aura pas de solution au blanchiment d’argent. Si on résolvait le problème du blanchiment d’argent et si on taxait les entreprises et leurs gains partout dans le monde, vous taxeriez Apple et tous les revenus qu’il domicilie en Irlande en tant que paradis fiscal où il est exempté d’impôts, vous attaqueriez les plus gros intérêts économiques aux Etats Unis – les monopoles du gaz et du pétrole.

Je ne pense pas qu’il y ait un seul politicien assez fort pour attirer des contributions de campagne [électorale] de la part de ces contributeurs importants [aux campagnes électorales] tout en agissant réellement pour qu’ils soient taxés. Ils vont s’attaquer au petit poisson qui essaye de passer à travers les brèches que l’industrie pétrolière a créées il y a un siècle. Mais il n’est pas facile d’attaquer le petit poisson et le petit fraudeur fiscal sans attraper le gros poisson. Et ce gros poisson, ce sont les plus grandes entreprises des Etats Unis.

C’est pour ça que le problème ne sera pas réglé. Il ne sera pas réglé en bonne partie parce que les Etats Unis veulent soutenir le dollar en attirant tout cet argent sale, exactement comme l’Angleterre veut soutenir la livre sterling en se faisant la capitale de la fuite des capitaux pour tous les grands criminels du monde entier, depuis les kleptocrates russes aux dictateurs africains et aux blanchisseurs d’argent asiatiques.

L’ensemble du système financier a été fondamentalement criminalisé dans le processus de sa militarisation, pour répondre aux besoins financiers de pays comme les Etats Unis et la Grande Bretagne qui ont de gros budgets militaires. C’est comme ça qu’ils financent leurs budgets militaires – avec le blanchiment d’argent par la classe criminelle mondiale. Le résultat annexe, c’est de laisser en fin de compte les plus grosses entreprises, d’Apple à Exxon, exemptes de taxes

PERIES: Il y a beaucoup de choses ici, Michael. Merci beaucoup de nous avoir rejoints aujourd’hui et nous espérons vous avoir à nouveau pour éclaircir certains points très importants dont vous avez parlé en termes de solutions, ainsi que comment attaquer juridiquement certaines des personnes impliquées dans la création de ces brèches et ces évasions fiscales. Je vous remercie beaucoup d’avoir été avec nous.

HUDSON: Merci beaucoup Charmini. C’était un plaisir.

 

Le 22 mars, Bruxelles a été victime des « héros de la révolution »

mars 28, 2016

Les attentats perpétrés le 22 mars à Bruxelles par des terroristes qui se rattacheraient à « l’Etat Islamique » (Daesh) ont provoqué à juste titre une vive émotion en Belgique et au-delà.

Les commentateurs se demandent pourquoi ces terroristes s’en sont pris à la petite et pacifique Belgique.

Ce sont les Français, en particulier les dirigeants politiques comme Patrick Kanner ou Michel sapin, qui ont donné quelques pistes en pointant du doigt le laxisme des autorités du royaume devant le communautarisme.

Patrick Kanner

Patrick Kanner, ministre de la ville, de la jeunesse et des sports

Un danger qui existe potentiellement en France selon nos dirigeants socialistes mais qu’une politique autrement plus judicieuse que celle menée en Belgique permet de maîtriser.

Je laisse ce genre d’explication aux imbéciles parce qu’elle ne permet certainement pas d’expliquer pourquoi maintenant et pourquoi en Belgique ?

Parce que même si assurément ces attentats commis à Bruxelles n’ont pas de bonnes raisons, ils ont cependant des raisons.

L’une d’entre elles est que la Belgique n’est pas ce pays pacifique où on se contente de faire des frites et de brasser de la bière. La Belgique, ancienne puissance coloniale particulièrement brutale, est un pays membre de l’OTAN qui est une alliance militaire dont le siège se trouve précisément dans la capitale belge. A ce titre, la Belgique a participé aux opérations militaires en Libye et est impliquée dans les opérations en cours en Syrie/Irak. Par ailleurs, peu de temps avant les attentats, le gouvernement belge se posait la question de savoir si le pays allait déployer son aviation sur ce théâtre d’opérations ainsi qu’il en était prié par les Etats-Unis.

Il va sans dire que les attentats ont précipité une réponse belge  positive de la Belgique.

Mais il y  a autre chose.

Comme d’autres puissances occidentales, la Belgique a très tôt été favorable à la tentative de renverser par la force le régime en place en Syrie. C’est ainsi que des centaines de jeunes Belges (pour la plupart issus de l’immigration maghrébine) sont partis grossir les rangs de ceux qui luttent les armes à la mai contre le gouvernement syrien.

Ces jeunes ont évidemment le même profil que ceux qui sont passés à l’action à Bruxelles et à Paris ; on nous dit même qu’ils revenaient de ce champ de bataille.

La vérité, ainsi que nous le rappelle l’article que je vous propose, est que ces « djihadistes » étaient très bien vus en Europe et en Occident à une certaine époque. On se souvient de l’appel au meurtre de Bachar el Assad lancé en 2012 par Laurent Fabius selon qui le président syrien « ne mériterait même pas d’être sur la Terre  » ou encore de son jugement positif sur le « bon boulot » réalisé par al Qaïda en Syrie.

Les autorités belges n’étaient pas en reste puisqu’en 2012, le chef de la diplomatie belge envisageait même la possibilité de dédier un monument en mémoire de ceux qu’il qualifiait de « héros de la révolution. »

Nos fils sont victimes du lavage de cerveau de Daesh – et de notre gouvernement

Par Arthur Neslen, The Observer (UK) 27 mars 2016 traduit de l’anglais par Djazaïri

Lorsque les fils de Jasmine sont partis pour la Syrie en 2013, elle en a informé la police qui n’a rien fait. Elle considère que sa famille a été trahie par les autorités belges.

Quand les bombes ont explosé à l’aéroport de Zaventem la semaine dernière, Jasmine avait d’abord été saisie par la peur pour sa propre vie et celles de ceux qui devaient prendre l’avion avec elle. Mais une autre crainte était tapie en elle, aussi : que ses fils qui avaient quitté Bruxelles pour la Syrie en 2013 aient pu être impliqués.

 “On ne sait jamais,” dit-elle. « J’ai cette crainte depuis les événements de novembre [à Paris] mais j’ai décidé d’arrêter de penser comme ça parce que c’est une attitude négative qui ne sert à rien pour améliorer les choses. »

Jasmine, qui se trouvait à l’aéroport au moment de l’attentat de la semaine dernière est furieuse que ses garçons aient eu l’autorisation de quitter tout simplement le territoire. Elle avait averti la police de sa crainte que son fils aîné ait été radicalisé et puisse se préparer à partir pour la Syrie après sa découverte dans son lit le soir de Noël 2012 d’un passeport et d’un billet d’avion pour Istanbul. La police n’avait pas été intéressée. « Ils m’avaient juste dit : ‘Non, votre fils a 22 ans. C’est un adulte. Nous n’avons pas de dossier sur lui et il n’est pas interdit d’aller en Syrie et de combattre Bachar, alors nous ne pouvons rien pour vous.’ »

 Son plus jeune fils, Rachid, avait suivi trios mois plus tard alors qu’il n’avait que 16 ans. Il avait dit à sa mère qu’il allait au cinéma puis au bowling avec quelques amis, et il l’avait appelée cette même nuit depuis Istanbul.

 “Comment avait-il pu passer le poste de douane de Zaventem alors qu’il n’avait pas 18 ans, Les autorités aéroportuaires auraient dû les stopper tous les deux, » dit-elle à The Observer. «J’étais complètement anéantie. J’ai juste eu la force d’appeler la police pour demander qu’elle aille là-bas pour me le ramener.»

 Elle fait campagne contre les organisations radicales et pour la réhabilitation de leurs recrues depuis 2013, mais sa colère n’est pas dirigée seulement vers les extrémistes. Le gouvernement a trahi ses enfants aussi, dit-elle, trop contents de laisser les extrémistes partir, et même les y encourageant tacitement.

 “Aujourd’hui, ils disent tous, ‘nous n’aurions jamais imaginé, nous ne savions pas,’ mais en fait, ils étaient complices,” dit-elle. « Nos enfants sont les premières victimes d’une organisation criminelle qui leur a lavé le cerveau. Mais ils sont aussi victimes de nos dirigeants politiques et du ministre des affaires étrangères. »

 Quelques jours après que Rachid eut quitté Bruxelles, Didier Reynders, le chef de la diplomatie belge avait dit de ceux qui partaient combattre : « Un jour, peut-être, nous leur élèverons un monument en tant que héros de la révolution. »

didier reynders

Didier Reynders, vice-premier ministre et ministre belge des affaires étrangères

 Moussa était ambitieux, il étudiait le génie mécanique et il rêvait de développer des moteurs pour voitures de course. Mais après avoir rencontré par hasard un prédicateur radical à Molenbeek – actuellement jugé pour avoir recruté de jeunes hommes pour Daesh – il a commencé à se replier sur lui-même.

 Le seul signal d’alerte qu’il avait donné à Jasmine le jour de son départ avait été une embrassade d’adieu inhabituellement longue dans la cuisine. Tour en se dirigeant vers sa voiture, « il a dit ‘Pardonne-moi maman, pour tous les moments difficiles que je t’ai donnés pendant Noël,’ » explique Jasmine. « Je n’avais pas réalisé qu’il me disait adieu en réalité. »

Rachid était plus calme que d’habitude, apparemment accablé par le départ de son frère, mais un thérapeute familial leur avait dit que c’était un comportement normal pour quelqu’un qui venait de perdre son frère pour cause de départ vers une zone de guerre. « Nous avions mis ça sur le compte du fait qu’il était en état de choc, » dit Jasmine. « Nous n’aurions jamais imaginé que quelque chose d’autre couvait. »

 Depuis lors, son seul contact avec ses enfants s’est fait par le biais de brefs messages écrits.

« Ils nous envoient occasionnellement un message pour demander des nouvelles de la famille et nous dire qu’ils ont la foi. Ils disent toujours qu’ils sont dans des lieux sûrs et que nous ne devons pas nous inquiéter, à part ça,je n’ai aucune piste. »

 Jasmine, Moussa et Rachid sont des pseudonymes

Pour Pedro Santisteve, maire de Saragosse, les attentats de Bruxelles sont une conséquence de la violence exercée par l’Europe dans d’autres parties du monde

mars 23, 2016

Bon, je voulais faire juste une petite intro et je me suis laissé aller…

Quand on évoque les terribles attentats qui ont frappé Bruxelles tout récemment, ou Paris en novembre 2015, l’émotion et la tristesse sont de rigueur et c’est bien normal. Cependant, s’agissant d’événements qui ne résultent pas de phénomènes naturels mais d’actions humaines concertées dont l’objectif n’est pas celui de la rapine, on serait en droit d’attendre des réponses politiques.

Vous me direz que les hommes politiques s’expriment à ce sujet. Et en effet, on peut même trouver que Manuel Valls s’exprime plutôt trop que pas assez. Et surtout qu’il, comme les autres dirigeants européens, propose uniquement des réponses sécuritaires, dont la nature n’a souvent qu’un lien distant avec la problématique soulevée par les attentats, et qui ne donnent en guise d’explication aux agissements des terroristes que leur détestation de l’Europe, de ses valeurs, de la démocratie etc.

S’il est évident que des mesures doivent être prises pour protéger la population (et il est douteux que celles proposées y suffisent), il importe quand même de cerner correctement les causes de la mobilisation terroriste.

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Parce que, si je suis la logique de Manuel Valls ou de François Hollande, il suffira de transformer la France et l’Europe en dictature pour enfin avoir la paix puisque les terroristes n’auront plus de raisons de détester les « valeurs » et la « démocratie » européennes.

Et c’est apparemment ce chemin qu’a choisi une clique néoconservatrice qui est représentée dans à peu près tous les gouvernements européens et qui est aux manettes en France.

C’est un peu ce que dit Pedro Santisteve, le maire de Saragosse qui considère que la violence terroriste est un retour de bâton de la violence qu’exercent les pays européens ailleurs dans le monde (on pense immédiatement à la Libye, à l’Irak et à l’Afghanistan) et que le rêve d’une Europe démocratique et ouverte à tous est en train de s’effondrer.

Pedro Santisteve

Pedro Santisteve, maire de Saragosse

Et ce rêve ne s’effondre pas du fait de la menace terroriste parce qu’il faut être stupide pour supposer que des attentats, même aussi meurtriers que ceux qu’ont connu la Belgique, la France et, plus loin dans le temps, l’Espagne et le Royaume Uni représentent une menace sérieuse pour les Etats européens qui pourraient finir par sortir vaincus d’une épreuve de force qui les opposerait à quelques dizaines ou même centaines de repris de justice qui ne posaient pas vraiment problème quand ils étaient supposés participer à la mise au pas, voire à l’élimination physique, du président syrien Bachar al Assad.

Le maire de Saragosse tient des propos qu’aucun élu de ce statut ne pourrait tenir en France. Saragosse est en effet une grande ville et son maire n’est pas n’importe qui: avocat pénaliste réputé, professeur de droit, il est entré en politique avec le mouvement des Indignés et il s’inscrit dans un mouvement qui fédère plusieurs partis de gauche.

Le maire de Saragosse à propos des attentats : »La violence que nous avons contribué à semer revient chez nous »

Publico (Espagne) 23 mars 2016 traduit de l’espagnol par Djazaïri

Pedro Santisteve a exprimé sa « condamnation » et sa « répulsion » devant les attentats d’hier à Bruxelles et il plaide pour la construction d’une « Europe accueillante, qui défend le droit à la vie, l’inclusion de toutes les catégories de personnes, toutes les identités, croyances et convictions. »

Madrid – Le maire de Saragosse, Pedro Santisteve (du parti Zaragoza en Comun) a exprimé aujourd’hui sa « condamnation » et sa « répulsion » devant les » attentats irrationnels et injustifiables » d’hier à Bruxelles et il a affirmé que « aujourd’hui, nous revient en quelque sorte cette violence que nous avons contribué à semer dans le monde. »

Le maire a participé, avec le conseil municipal au complet et les employés de la mairie à un rassemblement pour observer une minute de silence après laquelle il a fait lecture intégrale d’une déclaration officielle de condamnation.

Le maire a condamné l’attentat et a affirmé que, à son avis, « L’Europe que nous voulions construire sur la base des valeurs et de la défense des droits humains est en ruines,…par suite des agressions que nous, pays occidentaux, avons fait subir à des pays tiers. »

Et il a ajouté : « Maintenant, en quelque sorte, nous revient la violence que nous avons contribué à semer dans le monde. »

Santisteve a estimé que « nous devons y réfléchir parce que nous ne voulons pas de cette Europe de la fuite en avant, mais une Europe accueillante, qui défend le droit à la vie, l’inclusion de toutes les catégories de personnes, toutes les identités, croyances et convictions. »

« C’est là notre Europe pour laquelle nous allons continuer à lutter, » a-t-il affirmé.


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